"Dans le mouvement de réaction qui a succédé si promptement aux trois journées, les membres de la commission, rendus entièrement à leurs fonctions législatives, ont presque tous suivi des routes différentes. On peut les juger diversement: la vie d'un homme public appartient au public. Mais ils peuvent aussi se rendre intérieurement ce témoignage que, pendant leur courte existence comme gouvernement, et tandis qu'ils étaient à l'hôtel de ville, ils ont rendu quelques services au pays. Nul ne saurait se représenter l'état de trouble et de confusion où était Paris le 29 juillet. Les rues, les boulevards étaient couverts de barricades dont celles de 1848 n'ont point donné l'idée. La circulation des piétons en était gênée, celle des voitures impossible, et il ne fallait pas penser à les détruire, car aux portes de la ville était une armée, et cette armée pouvait reprendre l'offensive. Toute la population était sur pied. Parmi les combattants, il y avait un grand nombre de blessés qui réclamaient des secours. Il y avait aussi un grand nombre d'hommes qui, sous les armes depuis plus de soixante heures, manquaient de subsistances. Nous leur envoyâmes de l'argent, et ils le refusèrent. 'Nous nous sommes battus pour la patrie,' disaient-ils: 'elle nous doit du pain, non de l'argent.' Or, il n'y avait point de magasins, point de rations préparées. À chaque instant arrivaient des soldats, des compagnies entières qui abandonnaient la cause de Charles X: c'était un tourbillonnement d'hommes et d'événements dont il serait impossible de peindre la rapidité.

"Au milieu de ce mouvement immense, il fut pourvu à tous les besoins; tous les droits ont été respectés. Les communications entre Paris et les provinces, par la poste et le télégraphe, se rouvrirent dès le jour même du 29. Le lendemain, de nouvelles municipalités furent créées et installées. L'on ne fut troublé ni dans ses propriétés ni même dans ses opinions. Le peuple s'était livré vis-à-vis de deux ou trois personnes à des démonstrations alarmantes: sur un seul mot de nous, il s'arrêta.

"Nous avons pu protéger même des adversaires politiques; ceux d'entre eux qui voulurent quitter la capitale reçurent des passe-ports. Paris reprit promptement sa physionomie ordinaire, et, au bout de peu de jours, il aurait pu se demander s'il y avait eu une révolution.

"Ces résultats ont été dus à la sagesse du peuple, je m'empresse de le reconnaître: nous n'eussions rien pu sans lui, puisqu'il était notre unique instrument. Qu'il me soit permis néanmoins d'en réclamer une modeste part pour la direction qui lui fut donnée, et pour la rapidité des mesures prises et de leur exécution. En nous rendant à l'hôtel de ville, nous avions compromis notre fortune, et exposé notre vie. Qu'on ne nous en sache aucun gré, je ne m'en plains pas; mais, du moins, quand on parle de nous, qu'on en parle sérieusement; c'est un égard qui me paraît nous être dû, de même qu'à tous les hommes publics; j'en appelle à M. Dumas lui-même.

"Je m'arrête et vous prie, monsieur, de vouloir bien publier ma lettre; j'ai dû attendre, pour l'écrire, que M. Dumas eût fini ou à peu près avec l'hôtel de ville. Vous la trouverez peut-être trop longue; je n'ai fait, cependant, que toucher, pour ainsi dire du bout de la plume, les hommes et les choses de 1830. Je n'ai pas osé m'étendre davantage; j'aurais craint de trop importuner vos lecteurs.

"Veuillez agréer l'expression de ma considération très-distinguée.

"MAUGUIN, Ancien député

"SAUMUR, 8 mars 1853"


AU RÉDACTEUR