[NOTE]
(DE LATOUCHE)
"Si cette comédie fût tombée, au théâtre, sous l'accusation de manquer aux premiers principes de la vie dans les arts, je l'aurais laissée dans l'oubli qu'elle mérite peut-être; mais elle a été repoussée par une portion du public, dans une seule et douteuse épreuve, sous la prévention d'impudeur et d'immoralité; quelques journaux de mes amis l'ont traitée d'obscénité révoltante, d'œuvre de scandale et d'horreur. Je la publie comme une protestation contre ces absurdités; car, si j'accepte la condamnation, je n'accepte pas le jugement. On peut consentir à ce que le chétif enfant de quelques veilles soit inhumé par des mains empressées, mais non qu'on écrive une calomnie sur sa pierre.
"Ce que j'aurais voulu peindre, c'était la risible crédulité d'un roi élevé par des moines, et victime de l'ambition d'une marâtre: ce que j'aurais voulu frapper de ridicule, c'était cette éducation qui est encore celle de toutes les cours de l'Europe; ce que j'aurais voulu montrer, c'était la diplomatie rôdant autour des alcôves royales; ce que j'aurais voulu prouver, c'était comment rien n'est sacré pour la religion abaissée au rôle de la politique, et par quels éléments divers les légitimités se perpétuent.
"Au lieu de cette philosophique direction du drame, des juges prévenus l'ont supposé complaisant au vice, et flatteur du propre dévergondage de leur esprit. Et, pourtant, non satisfait de chercher une compensation à la hardiesse de son sujet dans la peinture d'une reine innocente, et dans l'amour profondément pur de celui qui meurt pour elle, le drame avait changé jusqu'à l'âge historique de Charles II, pour atténuer le crime de sa mère, et tourner l'infirmité de sa nature en prétentions de vieillard qui confie sa postérité à la grâce de Dieu.
"Mais, comme l'a dit un critique qui a le plus condamné ce qu'il appelle l'incroyable témérité de la tentative, la portion de l'assemblée qui a frappé d'anathème la Reine d'Espagne; ce public si violent dans son courroux, si amer dans sa défense de la pudeur blessée, ne s'est point placé au point de vue de l'auteur; il n'a pas voulu s'associer à la lutte du poète avec son sujet; il n'a pas pris intérêt à ce combat de l'artiste avec la matière rebelle. Armée d'une bonne moralité bourgeoise, cette masse aveugle, aux instincts sourds et spontanés, n'a vu, dans l'œuvre entière, qu'une espèce de bravade et de défi; elle s'est scandalisée de ce qu'on voulait lui cacher, et de ce qu'on osait lui montrer. Cette draperie à demi soulevée avec tant de précaution, cette continuelle équivoque l'ont révoltée. Plus le style et le faire de l'auteur s'assouplissaient, se voilaient, s'entouraient de réticences, de finesse, de nuances pour déguiser le fond de la pièce, plus on se choquait vivement du contraste.
"Que voulez-vous!" m'écrivait, le soir même de mon revers, un de mes amis,—car je me plais à invoquer d'autres témoignages que le mien dans la plus délicate des circonstances où il soit difficile de parler de soi,—"que voulez-vous! une idée fixe a couru dans l'auditoire; une préoccupation de libertinage a frappé de vertige les pauvres cervelles; des hurleurs de morale publique se pendaient à toutes les phrases, pour empêcher de voir ce qu'il y a de naturel et de vrai dans la marche de cette intrigue, qui serpente sous le cilice et sous la gravité empesée des mœurs espagnoles. On s'est attaché à des consonnances; on a pris au vol des terminaisons de mot, des moitiés de mot, des quarts de mot; on a été monstrueux d'interprétation. Il y a eu, en effet, hydrophobie d'innocence. J'ai vu des maris expliquer à leurs femmes comment telle chose, qui avait l'air bonhomme, était une profonde scélératesse. Tout est devenu prétexte à communications à voix basse; des dévots se sont révélés habiles commentateurs, et des dames merveilleusement intelligentes. Il y a de pauvres filles à qui les commentaires sur les courses de taureaux vont mettre la bestialité en tête! Et tout ce monde-là fait bon accueil, le dimanche, aux lazzi du Sganarelle de Molière? Il y a de la pudeur à jour fixe."
"Il se présentait, sans doute, deux manières de traiter cet aventureux sujet. J'en avais mûri les réflexions avant de l'entreprendre. On pouvait et on peut encore en faire une charade en cinq actes, dont le mot sera enveloppé de phrases hypocrites et faciles, et arriver jusqu'au succès de quelques-uns de ces vaudevilles qui éludent aussi spirituellement les difficultés que le but de l'art; mais j'ai craint, je l'avoue, que le mot de la charade (impuissant) ne se retrouvât au fond de cette manière d'aborder la scène. Et puis, dans les pièces de l'école de Shakspeare et de Molière, s'offrait une autre séduction d'artiste pour répudier cette vulgaire adresse: chercher les moyens de la nature, et n'affecter pas d'être plus délicat que la vérité. Les conséquences des choix téméraires que j'ai faits m'ont porté à résister à beaucoup d'instances pour tenter avec ce drame le sort des répresentations nouvelles. Encourager l'auteur à se rattacher à la partie applaudie de l'ouvrage qu'on appelait dramatique, pour détruire ou châtrer celle qu'il espérait être la portion comique, était un conseil assez semblable à celui qu'on offrirait à un peintre, si on voulait qu'il rapprochât sur les devants de sa toile ses fonds, ses lointains, ses paysages, demi-ébauchés pour concourir à l'ensemble, et qu'il obscurcît les figures de son premier plan.
"Il fallait naïvement réussir ou tomber au gré d'une inspiration naïve. Je crois encore, et après l'événement, qu'il y avait pour l'auteur quelques chances favorables; mais le destin des drames ne ressemble pas mal à celui des batailles: l'art peut avoir ses défaites orgueilleuses comme Varsovie, et le capricieux parterre ses brutalités d'autocrate.
"Ce n'est ni le manque de foi dans le zèle de mes amis, ni le sentiment inconnu pour moi de la crainte de quelques adversaires, ni la bonne volonté refroidie des comédiens qui m'ont conduit à cette résolution. Les comédiens, après notre disgrâce, sont demeurés exactement fidèles à leur première opinion sur la pièce. Et quel dévouement d'artiste change avec la fortune? Le leur m'a été offert avec amitié. Je ne le consigne pas seulement ici pour payer une dette de gratitude, mais afin d'encourager, s'il en était besoin, les jeunes auteurs à confier sans hésitation leurs plus périlleux ouvrages à des talents et à des caractères aussi sûrs que ceux de Monrose, de Perrier, de Menjaud et de mademoiselle Brocard, dont la grâce s'est montrée si poétique et la candeur si passionnée.