La discussion se prolongea pendant quelque temps sur la même matière entre MM. les conseillers Béhic et Charton, et MM. Mélesville et Bayard,—MM. les conseillers prétendant qu'il y avait déjà trop de théâtres, MM. les auteurs affirmant qu'un troisième théâtre lyrique était nécessaire.

Puis ce fut le tour de Scribe de parler.

M. SCRIBE.—La liberté des théâtres serait la ruine de l'art, du goût, de l'industrie et des mœurs! Avec elle, il ne s'élèvera pas de bons théâtres; il s'en élèvera immédiatement beaucoup de mauvais. La raison en est bien simple: les bons théâtres font peu d'argent; les mauvais, beaucoup. Je ne chercherai pas comment on peut restreindre la liberté des entreprises théâtrales. Mon système est franc: je n'admets pas cette liberté. Si l'absolutisme peut être permis quelque part, c'est assurément en fait de théâtre. Je voudrais que l'on fît ce que firent autrefois les décrets impériaux, qu'on limitât d'une manière précise et assez étroite le nombre des théâtres de la capitale. Je dis assez étroite; je ne voudrais pas, cependant, que l'on adoptât le nombre fixé en 1807. La population a augmenté depuis cette époque: il faut tenir compte de cette augmentation; je prendrais, par exemple, le nombre seize; sur ces seize théâtres conservés, tant seraient consacrés aux chefs-d'œuvre anciens, tant au genre lyrique, tant à la comédie et à la tragédie moderne, etc., etc. Par ce système, on arriverait à augmenter le nombre des grands théâtres, des théâtres utiles, et, en même temps, à les rendre prospères par la diminution des scènes secondaires qui leur font concurrence. Les grands théâtres, devenant plus riches, pourraient se passer des subventions que leur paye le gouvernement. On ferait ainsi de l'économie et de la morale, en supprimant les théâtres inutiles ou dangereux: par exemple, les théâtres d'enfants, enseignement mutuel de mauvaise littérature et de mauvaises mœurs.

Le privilège, dans ce système franc et sévère, est légitime, puis-qu'il n'est institué qu'en faveur des ouvrages qui peuvent faire honneur à l'art, et être utiles à la morale publique.

M. ALEXANDRE DUMAS.—Je suis fâché de n'être d'accord, avec mon confrère Scribe, sur aucune des propositions qu'il vient d'émettre, relativement aux théâtres et aux privilèges.

Les théâtres d'enfants, a-t-il dit, sont immoraux, c'est vrai; mais on peut les soumettre à une police rigoureuse: ils ne le seront plus. Ne les détruisez pas, c'est une pépinière précieuse de comédiens.

M. SCRIBE.—Et le Conservatoire!

M. DUMAS.—Le Conservatoire fait des comédiens impossibles. Qu'on me donne n'importe qui,—un garde municipal licencié en Février, un boutiquier retiré,—j'en ferai un acteur; mais je n'en ai jamais pu former un seul avec les élèves du Conservatoire. Ils sont à jamais gâtés par la routine et la médiocrité de l'école; ils n'ont point étudié la nature, ils se sont toujours bornés à copier plus ou moins mal leur maître. Au contraire, dès qu'un enfant est sur le théâtre, ce qu'il peut y avoir en lui de talent se développe naturellement. C'est ainsi que se sont formés presque tous nos grands comédiens modernes.

Quant à la liberté des théâtres, à mon avis, plus vous la laisserez entière, plus vous aurez de bons théâtres,—et, par bons théâtres, j'entends, moi, ceux qui attirent le plus de monde, ceux qui font vivre le plus de familles.

Je ne conçois point les privilèges: dès qu'il y a privilège, il y a abus! Un privilège me donne un droit que n'a pas mon voisin, et me pousse à faire ce que je ne ferais pas si l'égalité existait pour tous. Un privilège fait trouver de l'argent pour une entreprise ruineuse, et mène à la banqueroute. Le jour où il n'y aura plus de privilèges, vous aurez trente théâtres dans Paris; mais, un an après, il en restera tout au plus dix ou douze, et tous seront en état de se suffire. Telle personne qui, les privilèges abolis, ne bâtirait jamais un théâtre nouveau, avec un privilège en bâtira un immédiatement. On a donc bien tort de s'effrayer du régime de la liberté!