On fera ainsi cent cinquante mille francs d'économie par an, rien qu'en faisant servir la toile et la bois d'un théâtre pour un autre. Je n'ai point parlé de l'Opéra: à cause de ses machines, on doit le laisser à part. Le théâtre de l'Opéra dépense prodigieusement en décors; dès qu'une toile a servi sur la scène, elle ne peut plus resservir. Le Théâtre-Français tombe dans un excès contraire; il ne dépense pas par an, plus de quinze mille francs de décorations. Il a un tailleur qui lui fait ses costumes à forfait, pour vingt-quatre mille francs par an. Tel qu'il est, le Théâtre-Français est constitué pour être éternellement en ruine. Ce qu'il faut pour faire vivre un théâtre, c'est une moyenne de recettes. Quand une administration tire ses gains moins du mérite de son répertoire que du talent d'un acteur, il faut nécessairement qu'elle fasse de mauvaises affaires, car un acteur ne pourra pas jouer tous les jours. Dans ce cas-là, il faut au moins que l'administration ait deux grands acteurs, et qu'ils alternent entre eux afin d'attirer le public tous les jours.

M. LE PRÉSIDENT.—Ce que la commission demandait, c'était surtout des détails sur le mode d'administration des théâtres qui seraient entretenus par L'État ou par les villes.

M. VICTOR HUGO.—Vous me demandez comment je ferais administrer, dans mon système, les théâtres subventionnés, c'est-à-dire les théâtres nationaux et les théâtres municipaux.

Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le résultat d'un système est toujours au dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous promets donc pas la perfection, mais une amélioration immense. Pour la réaliser, il est nécessaire de choisir avec un soin extrême les hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les théâtres écoles. Avec de mauvais choix, l'institution ne vaudrait pas grand'chose; il arrivera peut-être quelquefois qu'on se trompera; le ministère, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; quand il choisira mal, ce seront les théâtres libres qui corrigeront le mal, et, alors, vous aurez le Théâtre-Français ailleurs qu'au Théâtre-Français, mais cela ne durera pas longtemps.

Je voudrais, à la tête des théâtres du gouvernement, des directeurs indépendants les uns des autres, subordonnés tous quatre au directeur, ou plutôt au ministre des arts, et se faisant, pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient rétribués par le gouvernement, et auraient un certain intérêt dans les bénéfices de leurs théâtres.

M. MÉLESVILLE.—Qui est-ce qui nommera, et qui est-ce qui destituera les directeurs?

M. VICTOR HUGO.—Le ministre compétent les nommera, et ce sera lui aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les préfets.

M. MÉLESVILLE.—Vous leur faites là une position singulière. Supposez un homme honorable, distingué, qui aura administré avec succès la Comédie-Française: un ministre lui a demandé une pièce d'une certaine couleur politique; le ministre suivant sera défavorable à cette couleur politique. Le directeur, malgré tout son mérite et son service, sera immédiatement destitué.

M. ALEXANDRE DUMAS.—C'est un danger commun à tous les fonctionnaires.