Vous voyez, monsieur le préfet, que je suis digne de toute votre estime et de toute votre confiance. Mes talents ont augmenté; j'ai analysé la délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous sera un garant de ma fidélité future à remplir mes devoirs.

Veuillez me faire connaître vos ordres, et ce que vous désirez faire de moi à la sortie du bagne.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, avec la considération la plus distinguée, votre très-humble serviteur,
L'HOMME-MOUCHE


DEUXIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
A Monsieur le préfet * * *

MONSIEUR LE PRÉFET,—J'ai reçu vos nouveaux ordres, et, grâce à vous, je suis sorti de ce vilain endroit, où je m'ennuyais à la mort; car j'y étais tout à fait déplacé. J'ai quitté l'uniforme, j'ai changé mon bonnet rouge pour un trois-pour-cent... Oh! pardon monsieur le préfet ... pardon! cela m'échappe!... N'allez pas croire au moins que je veuille insulter ce respectable M. de V* * *, notre père à tous, notre bon père! car c'est lui qui fournit à toutes nos petites dépenses, à votre budget secret.... Mais cette expression est si universellement répandue, que je suis excusable.—J'ai donc quitté cette casaque rouge qui m'allait si mal, pour un frac couleur aile de mouche: c'est du dernier goût; au lieu de cette grosse bague qu'ils m'avaient mise aux jambes (ce qui, entre nous, n'a pas le sens commun), j'en ai une au doigt, fort jolie, sur laquelle est gravé un œil qui n'est pas celui de la Providence. Mon passe-port est en règle ... "On accordera protection et appui au sieur de ***, propriétaire ..." Il est vrai que j'ai fort peu de propriétés, et que je n'en ai même plus du tout, si ce n'est un pot de fleurs avec un rosier ... que j'ai confiés aux soins d'un ami, à l'époque de mon accident; mais j'ai mon industrie, votre protection, et c'est quelque chose!

Je me suis mis en route le ... pour ***. Je vais tâcher de vous rendre un compte succinct de mon voyage.

J'ai préféré la diligence, parce que, pour nous autres observateurs, le théâtre est plus vaste et les scènes plus variées. J'aurais bien désiré avoir le coin gauche, à cause de mon épaule; mais la place était prise: il a fallu me contenter du côté droit. En face de moi se trouvaient deux grands militaires porteurs de moustaches effroyables. Je ne sais, mais leur aspect m'importunait ... je ne pouvais supporter leur regard.... A côté d'eux était un prêtre; et j'avais pour voisins un gros monsieur et une grosse dame. Je commençai par faire semblant de dormir, parce que cela n'empêche pas d'entendre, et qu'on inspire une honnête confiance.

Les deux militaires parlaient à voix basse; les mots: Mécontents. ... Assez de leur service, etc., etc., frappèrent mon oreille attentive; je jugeai qu'il était temps de ne plus dormir, je m'éveillai; je tâchai de provoquer insensiblement une de ces petites inconséquences dont nous faisons si facilement des conspirations ... Impossible! je suis forcé de l'avouer. Ils pensaient presque bien. ... Écoutez notre conversation.