Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela “la scène de la cruche”.
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Un ami de la famille, recteur d’université dans le Midi, écrivit un jour à mon père que, s’il voulait une bourse d’externe au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.
— Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
— Et Jacques? dit ma mère.
— Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D’ailleurs je m’aperçois qu’il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un négociant.
De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s’apercevoir que Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n’avait du goût que pour les larmes, et si on l’avait consulté.... Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d’abord, à mon arrivée au collège, c’est que j’étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses; il n’y à que les [17] enfants de la rue, les gones, comme on dit. Moi, j’en avais une, une petite blouse à carreaux que datait de la fabrique; j’avais une blouse, j’avais l’air d’un gone.... Quand j’entrai dans la classe; les élevés ricanèrent. On disait: “Tiens! il a une blouse!” Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d’un air méprisant. Jamais il ne m’appela par mon nom; il disait toujours: “Eh! vous, là-bas, le petit Chose!” Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m’appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin mes camarades me surnommèrent “le petit Chose,” et le surnom me resta....
Ce n’était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m’avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, dès qu’il pouvait s’échapper du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du [18] temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions,—le commerce enfin.
Quant à moi, j’avais compris que, lorsqu’on est boursier, qu’on porte une blouse, qu’on s’appelle “le petit Chose”, il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! le petit Chose se mit à travailler de tout son courage.
Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d’une couverture. Au dehors le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait.