Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches rouges, et fumait une petite pipe courte et brune, de celles qu’on appelle “brûle-gueule”.
— C’est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son in-folio.... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu’est-ce que tu veux?
Le tranchant de sa voix, l’aspect sévère de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu’il tenait aux dents, tout cela m’intimidait beaucoup.
Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l’objet de ma visite et à demander le fameux Condillac.
— Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l’abbé Germane en souriant. Quelle drôle d’idée!... Est-ce que tu n’aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi? Décroche-moi ce joli calumet qui est pendu là-[55] bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c’est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.
Je m’excusai du geste, en rougissant.
— Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon.... Ton Condillac est là-haut, sur le troisième rayon à gauche... tu peux l’emporter; je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.
J’atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me disposais à me retirer; mais l’abbé me retint.
— Tu t’occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les yeux.... Est-ce que tu y croirais, par hasard?... Des histoires, mon cher, de pures histoires!... Et dire qu’ils ont voulu faire de moi un professeur de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro, néant.... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu’ils y étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de pipe.... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie.... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n’est-ce pas?.... Oh! tu n’as pas besoin de rougir. Je sais que tu n’es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.
Ici l’abbé Germane s’interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d’entendre ce digne homme s’apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j’avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étaient remplis.