Enfin, au bout d’une heure, quand ils furent à sec d’éloquence, ces trois messieurs se retirement. Derrière eux il se fit dans l’étude un grand brouhaha. J’essayai, mais vainement, d’obtenir un peu de silence; les enfants me riaient au nez. L’affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité.
Oh! ce fut une terrible affaire!
Toute la ville s’en émut.... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d’autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait que ce maître d’étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé l’enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui on ne disait plus que “le bourreau”.
Quand le jeune Boucoyran s’ennuya de rester au lit, ses parents l’installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours ce fut à travers ce salon une procession interminable. L’intéressante victime était l’objet de toutes les attentions.
Vingt fois de suite on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l’appelaient “pauvre ange”! et lui glissaient des bonbons. Le journal de l’opposition profita de l’aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit d’un établissement religieux des environs....
Le principal était furieux, et, s’il ne me renvoya pas, je ne le dus qu’à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être renvoyé tout de suite. [71] Ma vie dans le collège était devenue impossible. Les enfants ne m’écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d’aller se plaindre à leur père. Je finis par ne plus m’occuper d’eux.
[In the terrible winter that followed, Le Petit Chose frequented a good deal the Café Barbette. He took fencing lessons from Roger, who told him in confidence that he was deeply in love with a young lady, and asked him to write love-letters for him.]
IX
MON BON AMI LE MAÎTRE D’ARMES
Un matin de ce triste hiver, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n’avaient pas pu jouer dans les cours. Aussitôt l’étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle dans la salle, pour y prendre leur récréation à l’abri du mauvais temps, en attendant l’heure des classes.