Si de tels événements sont inévitables, il faut du moins en retarder l’époque et mettre à profit le temps qui nous en sépare.

Des mesures désastreuses ont porté dans nos colonies la dévastation. L’humanité, la justice, la politique même, commandent impérieusement que, par des mesures fermes et sages, on s’efforce enfin de réparer ces ruines.

Mais, en même temps, ne convient-il pas de jeter les yeux sur d’autres contrées, et d’y préparer l’établissement de colonies nouvelles, dont les liens avec nous seront plus naturels, plus utiles et plus durables? car il faut bien que le système de notre gouvernement intérieur amène dans nos rapports étrangers des changements qui lui soient analogues.

L’effet nécessaire d’une constitution libre est de tendre sans cesse à tout ordonner, en elle et hors d’elle, pour l’intérêt de l’espèce humaine: l’effet nécessaire d’un gouvernement arbitraire est de tendre sans cesse à tout ordonner, en lui et hors de lui, pour l’intérêt particulier de ceux qui gouvernent. D’après ces tendances opposées, il est incontestable que rien de commun ne peut exister longtemps pour les moyens, puisque rien de commun n’existait pour l’objet.

La tyrannie s’irrite des regrets alors qu’ils se manifestent; l’indifférence ne les entend pas: la bonté les accueille avec intérêt; la politique leur cherche un contre-poids: or le contre-poids des regrets, c’est l’espoir.

Les anciens avaient imaginé le fleuve de l’oubli, où se perdaient, au sortir de la vie, tous les souvenirs. Le véritable Léthé, au sortir d’une révolution, est dans tout ce qui ouvre aux hommes les routes de l’espérance.

“Toutes les mutations,” dit Machiavel, “fournissent de quoi en faire une autre.” Ce mot est juste et profond.

En effet, sans parler des haines qu’elles éternisent et des motifs de vengeance qu’elles déposent dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent, après elles, une inquiétude générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises hasardeuses, et une ambition dans les idées, qui tend sans cesse à changer et à détruire.

Cela est vrai, surtout quand la révolution s’est faite au nom de la liberté. “Un gouvernement libre,” dit quelque part Montesquieu, “c’est-à-dire, toujours agité,” &c. Une telle agitation ne pouvant pas être étouffée, il faut la régler; il faut qu’elle s’exerce non aux dépens, mais au profit du bonheur public.

Après les crises révolutionnaires, il est des hommes fatigués et vieillis sous l’impression du malheur, dont il faut en quelque sorte rajeunir l’âme. Il en est qui voudroient ne plus aimer leur pays, à qui il faut faire sentir qu’heureusement cela est impossible.