Sous presse:

Du même Auteur:
Poèmes en Prose.
La Duchesse de Padoue.
La Maison des Grenades.

L’œuvre d’Oscar Wilde demande à être traduite à la fois avec précision et avec art. Les phrases ont des significations si ténues et le choix des mots est si habile qu’une traduction défectueuse, abondante en contre-sens ou en coquilles, risquerait de décevoir grandement le lecteur. Car il faut bien compter que ceux qui se soucient de connaître Oscar Wilde ne peuvent être ni des concierges ni des cochers de fiacre; ils n’appartiennent certainement pas à ce «grand public» qui se délecte aux émouvants feuilletons de nos quotidiens populaires ou qui savoure avidement les élucubrations égrillardes de certains fabricants de prétendue littérature. C’est ce qu’avait compris l’éditeur Carrington quand il chargea Hugues Rebell de lui traduire Intentions. Ces essais d’Oscar Wilde représentent plus particulièrement le côté paradoxal et frondeur de sa personalité. Il y exprime ses idées ou plutôt ses subtilités esthétiques; il y «cause» plus qu’ailleurs, à tel point que trois de ces essais sur cinq sont dialogués; l’auteur s’entretient avec des personnages qu’il suppose aussi cultivés, aussi beaux esprits que lui-même: «s’entretient» est beaucoup dire, car ce sont plutôt des contradicteurs auxquels il suggère les objections dont il a besoin pour poursuivre le développement et le triomphe de ses arguments. La conversation vagabonde à plaisir et le causeur y fait étalage de toutes les richesses de son esprit, de son imagination, de sa mémoire. Au milieu de ces citations, de ces allusions, de ces exemples innombrables empruntés à tous les temps et à tous les pays, le traducteur a chance de s’égarer s’il n’est lui-même homme d’une culture très sûre et très variée. Hugues Rebell pouvait, sans danger de paraître ignorant ou ridicule, entreprendre de donner une version d’Intentions. Il n’avait certes pas fait de la littérature anglaise contemporaine, non plus que d’aucune époque, l’objet d’études spéciales. Mais il connaissait cette littérature dans son ensemble beaucoup mieux que certains qui s’autorisent de quelques excursions à Londres pour clamer à tout venant leur compétence douteuse. J’ai souvenir de maintes occasions où Rebell, avec cet air mystérieux qu’il ne pouvait s’empêcher de prendre pour les choses les plus simples, m’attirait à l’écart de tel groupe d’amis, où la conversation était générale, pour me parler de tel jeune auteur sur qui l’une de mes chroniques avait attiré son attention. Et, chaque fois, il faisait preuve, en ces matières, d’un savoir très étendu.

Hugues Rebell fit donc cette nécessaire traduction, et, dit l’éditeur dans une note préliminaire, «c’est le dernier travail auquel il put se livrer. Il nous en remit les derniers feuillets peu de jours avant sa mort». Rebell devait préfacer ce travail d’une étude sur la vie et les oeuvres du poète anglais, étude qu’il ne put qu’ébaucher, malheureusement, car, avec Gide,—mais celui-ci d’un point de vue différent et peut-être opposé,—il était exclusivement qualifié pour saisir, démêler et interpréter l’étrange personnalité de Wilde. Quelques fragments de cette étude nous sont donnés cependant et ils nous font très vivement regretter que le vigoureux et paradoxal auteur de l’Union des Trois Aristocraties n’ait pu achever son travail.

Mais ce regret bien légitime se mitige grandement à mesure qu’on lit la belle préface de M. Charles Grolleau. Prenant pour épigraphe cette pensée de Pascal: «Je blâme également et ceux qui prennent le parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant», M. Grolleau s’efforce de comprendre et de résoudre ce «douloureux problème» que fut Wilde. Et il le fait avec cette réserve et ce parfait bon goût que doivent s’imposer les véritables amis et les sincères admirateurs d’Oscar Wilde. Il y a plus, dans ces cinquante pages: il y a l’une des meilleures études qui aient jamais été faites du brillant dramaturge. Bien qu’il s’en défende, M. Grolleau, dans cette langue élégante et harmonieuse que lui connaissent ceux qui ont lu ses beaux vers, réussit a discerner mieux et à mieux révéler que certaines diatribes «l’âme et la passion» de l’auteur de De Profundis.

Je me suis interdit d’écrire une biographie. Je ne connais que l’écrivain, et l’homme est trop vivant encore et si blessé! J’ai la dévotion des plaies, et le plus beau rite de cette dévotion est le geste qui voile.

Toute «cette meditation sur une âme très belle» est écrite avec ce tact délicat et cette tendre sympathie. Ainsi, après avoir admiré ces émouvantes pages, le lecteur peut aborder dans un état d’esprit convenable les essais parfois déconcertants qui sont réunis sous le titre significatif d’Intentions. C’est dans cette belle édition qu’il faut les lire. On sait avec quel souci d’artiste M. Carrington établit ses volumes; il n’y laisse pas de ces incroyables coquilles, de ces épais mastics qui ressemblent si fort à des contre-sens, et, sachant quel public intelligent et éclairé voudrait ce livre, il n’a pas eu l’idée saugrenue d’abîmer ses pages par d’inutiles notes assurant le lecteur par exemple que Dante a écrit la Divine Comédie, que Shelley fut un grand poète, que Keats mourut poitrinaire, que George Eliot était femme de lettres et Lancret peintre. Un portrait de l’auteur est reproduit en tête de cette excellente édition.

Henry-D. Davray.

(Extrait du “Mercure de France,” 15 septembre 1905).