‘I have the honor to be, &c.,
‘Arthur Wellesley.
‘Viscount Castlereagh.’
III. RÉSUMÉ DE L’AFFAIRE ARGENTON.
(This analysis of the documents in the French archives relating to the Oporto conspiracy has been placed at my disposal by the great kindness of Commandant Balagny.)
Le 8 mai 1809, dans la nuit, le capitaine Argenton était arrêté à Oporto par ordre du maréchal Soult. Son arrestation avait été provoquée par les déclarations que, dans cette même nuit du 8, le général Lefebvre et son aide de camp Favre étaient venus faire au maréchal. Argenton leur avait, disent-ils, fait à l’un et à l’autre, dans la journée du 8, des confidences sur l’objet de deux voyages successifs à Lisbonne et à Coïmbre, près des généraux anglais, et leur avait développé le plan d’une vaste conspiration militaire, dont les ramifications s’étendaient dans toutes les armées impériales et dans plusieurs départements de la France. Malgré la promesse formelle qu’ils avaient faite à Argenton de garder un secret absolu, après s’être concertés à Richuza, ils vinrent, dans la nuit, à Oporto, et, après avoir obtenu du maréchal une audience secrète (à 10 heures et demie du soir), lui dévoilèrent ce que leur avait confié Argenton. Aux termes de leurs déclarations, il aurait dit, à l’un et à l’autre séparément, qu’il était l’agent d’un comité, composé des généraux Laborde, Loison, Merle, Lorges, Lahoussaye, Debelle, et des colonels Donadieu, Mejean, Lafitte, Girardin, Corsin, et dont le but était de renverser l’Empereur pour mettre fin au régime de guerres continuelles et de perpétuelles conscriptions, que la France était lasse de supporter pour servir l’ambition de Napoléon. Pour réaliser ce projet, le comité devait par son intermédiaire passer une convention avec l’armée anglaise en Portugal. Aux termes de cette convention, l’armée française évacuerait le Portugal, suivie de l’armée anglaise, qui l’escorterait jusqu’aux Pyrénées, où cette dernière resterait en observation pour l’appuyer et pour déterminer les départements du Midi à se déclarer pour le nouvel état de choses. A la faveur de trois passe-ports, délivrés par les généraux anglais, trois officiers français[759], dont lui, Argenton, devaient se rendre, l’un aux armées d’Espagne, l’autre à l’armée d’Autriche, un troisième en France, pour rallier à la cause de l’entreprise les mécontents de l’intérieur et des armées. L’Angleterre promettait d’appuyer de son argent le succès de l’entreprise, et Wellesley aurait promis à Argenton 60,000 fr. pour les débuts. Le général Moreau devait être ramené d’Amérique par un navire anglais, et prendre, sous un titre non encore désigné, la place de Napoléon déchu. Le maréchal Soult serait invité à se mettre à la tête du mouvement. Si le maréchal refusait, on devait s’emparer de sa personne, de façon à ce que son opposition ne nuisît en rien à la réussite de l’entreprise.
En présence de pareilles révélations, le maréchal Soult fit arrêter sur-le-champ et conduire chez lui le capitaine Argenton, qui, devant le général Lefebvre et Favre, refit, dans les mêmes termes, la narration du plan du Comité, insistant, paraît-il, à diverses reprises, pour tenter de décider le maréchal à entrer dans ses vues, en lui dépeignant, sous des couleurs séduisantes, la grandeur et la noblesse de l’entreprise, dont le but principal était de rendre à la France et à l’Europe entière une paix que tout le monde souhaitait ardemment, et que la folle ambition de l’Empereur rendait seule impossible. Mais ne pouvant obtenir du maréchal la promesse formelle qu’aucun des officiers dont il citerait les noms ne serait inquiété, il se refusa à désigner les membres du Comité qui l’avait fait agir. Plus tard, dans ses interrogatoires en France, il déclara que devant ce refus de sa part le maréchal s’emporta violemment, le menaça de le faire fusiller sur-le-champ, et qu’il ne dut son salut qu’à l’intervention généreuse du général Lefebvre, qui rappela durement au Duc de Dalmatie la promesse solennelle qu’il lui avait faite (à lui, Lefebvre), sur l’honneur, qu’Argenton ne serait point inquiété. Il fut réintégré dans sa prison, à son grand étonnement, dit-il. Furieux de se voir sous les verrous, malgré la promesse formelle que lui aurait faite le maréchal, prétend-il, il s’obstina d’abord dans un mutisme absolu, refusant, pendant toute la matinée du 9, de se prêter à aucun nouvel interrogatoire. Cependant, sur les instances réitérées et pressantes du lieutenant de gendarmerie Bernon, que le maréchal envoya, à plusieurs reprises, le voir dans sa prison, et sous la foi de la promesse solennelle que lui apporta ce dernier, de la part du Duc, que lui et tous les officiers compromis auraient l’honneur et la vie saufs, et qu’un voile épais serait jeté à jamais sur cette affaire, il se décida dans la soirée à écrire au maréchal qu’il consentait à lui faire des aveux complets. Mais se ravisant, il lui écrivit une deuxième lettre où il mettait comme condition à ses aveux qu’il n’y aurait qu’un seul témoin présent à ses déclarations, et qu’il désirait que ce témoin fût le général Lefebvre. Pour des raisons qui sont demeurées inconnues, le maréchal substitua, comme témoin, au général Lefebvre, le général Ricard et le lieutenant Bernon. Argenton accepta cependant de faire ses aveux et fut introduit à 10 heures du soir dans le salon du maréchal. Le lieutenant Bernon et le général Ricard firent, dès le 10 mai, une déclaration écrite des révélations faites devant eux au maréchal par Argenton dans l’entrevue du 9 mai. Leurs déclarations concordent entièrement avec celles du général Lefebvre et du capitaine Favre, et ce serait toujours le fameux projet de renversement de l’Empire qu’Argenton aurait indiqué comme but du Comité.
A la suite de ces aveux, Argenton est reconduit dans sa prison et le maréchal, faussant sa promesse, fait arrêter le colonel Lafitte, qui commandait le régiment ou servait Argenton.
Mais cependant l’armée anglaise se portait en avant et, à la suite de circonstances demeurées bien obscures, le maréchal Soult était surpris dans Oporto et sur le point de ne pouvoir s’en échapper. Argenton, confié à la garde du lieutenant Bernon et d’un détachement d’infanterie, est emmené dans la retraite. Le second jour il s’évade subitement, dans des circonstances tellement romanesques que, malgré le rapport du lieutenant Bernon au Duc de Conégliano, on est quelque peu porté à croire que sa fuite fut facilitée par le commandement.
Le 14 mai, au soir, Argenton fugitif gagnait Oporto, et de là se rendait à Lisbonne d’où l’amiral anglais le faisait conduire à Londres sur un vaisseau anglais, avec des lettres de recommandation pour le ministre de la marine. Bien accueilli par ce dernier, qui lui proposa même, dit-il, de le pensionner, il séjourna quelque temps à Londres. Mais pris bientôt de la nostalgie du pays natal et dévoré du désir de venir rejoindre sa femme pour vivre en France ‘ignoré dans quelque coin perdu,’ il avise aux moyens de passer la Manche. Il fabrique un faux cartel d’échange au nom de ‘Dessort,’ sous la signature du général Ricard, chef d’état-major du maréchal Soult, et sur les recommandations de l’Amirauté anglaise il s’embarque à Deal et atterrit à Sangatte le 28 juin 1809. Malgré son faux nom, Argenton ne tarde pas en effet à être arrêté.
Dès son premier interrogatoire, il s’était décidé à reconnaître son identité et, avouant son faux de cartel d’échange, il abandonne le pseudonyme de ‘Dessort’ et redevient Argenton. Mais ici la scène change: se prêtant volontiers aux interrogatoires, il ne fait aucune difficulté pour expliquer ses voyages près des généraux anglais; mais il leur donne un but tout autre et il assigne au Comité, dont il se dit toujours avoir été l’agent, des intentions totalement différentes de celles que, selon Lefebvre, Ricard, Favre, et Bernon, il aurait indiquées à Oporto. Il n’est plus question de conspiration contre l’Empereur, de projets de renversement dynastique. Bien au contraire, le Comité, entièrement dévoué à Napoléon et à sa cause, voulait lui ramener une armée dont le sort était gravement compromis par la maladresse du maréchal Soult, qui ne rêvait rien moins que de faire de cette armée la sienne propre, et de s’en servir pour la réalisation de ses projets ambitieux. Devant ses projets ouvertement affichés de se faire décerner la couronne de Portugal, un parti de mécontents s’était formé pour déjouer ses vues et le mettre dans l’impossibilité de commettre le crime de lèse-majesté qu’il méditait. A la tête de ce parti, se trouvait, dit Argenton, un comité composé des généraux Laborde et Loison, des colonels Lafitte et St. Géniéz et d’un colonel aide-de-camp du général Loison. Le Comité devait, dès que le maréchal aurait mis en exécution son projet, nullement déguisé, de s’emparer de la couronne, se saisir de sa personne, et, à la suite d’une convention passée avec les généraux anglais, ramener en France l’armée restée fidèle à Napoléon, et sauvée par cette intervention d’une perte infaillible. Mais pour mener à bonne fin l’exécution de ce projet, il fallait obtenir des généraux anglais qu’ils consentissent à retarder leur attaque, qui était imminente, et se faire délivrer par eux des passe-ports pour les officiers qui devaient aller rendre compte à l’Empereur de ce qui se passait en Portugal. Argenton accepta la mission d’aller à l’armée anglaise soumettre les propositions du Comité. On l’adressa, dit-il, au nommé Viana, à qui il fut présenté par le colonel Donadieu qui logeait chez lui, et ce fut ce Viana qui lui servit de guide et d’escorte jusqu’à l’armée anglaise. Il se rendit à Lisbonne, où il obtint du général Wellesley trois passe-ports et la promesse d’une suspension d’armes de quelques jours. Revenu à Oporto, il y resta quatre jours chez Viana, qui lui remit, à destination du Comité, un dialogue intitulé ‘Le Moineau et le Perroquet,’ qui n’était, paraît-il, que le sommaire d’une longue conversation entre Viana et le maréchal, où ce dernier aurait développé ses projets ambitieux et exposé en détail la ligne de conduite qu’il comptait suivre. Porteur de ce document, il va rendre compte de sa mission au Comité. Le général Laborde étant malade, il rendit compte au colonel Lafitte et, le général Loison survenant à ce moment, il y eut chez Laborde une conférence entre ces deux généraux et Lafitte. Lui, Argenton, n’y assista pas; mais à l’issue de cette conférence son colonel lui déclara qu’il fallait retourner près des Anglais, et lui fit tenir une lettre écrite par le général Loison au général Wellesley. Toujours accompagné de Viana, il partit d’Oporto le 1er mai, et se rendit à Coïmbre, où il eut, en présence de Viana, une conférence avec Wellesley et finit, après quelques difficultés, par obtenir une nouvelle suspension d’hostilités pendant quatre jours, à la condition que le Comité tiendrait le général anglais au courant des faits et gestes du Duc de Dalmatie. De retour à Oporto, le 8 mai, il était arrêté au moment où il s’apprêtait à partir pour se rendre près du Comité.—Telle est la thèse qu’Argenton ne cesse de soutenir avec la dernière énergie, depuis son retour en France jusque devant le peloton d’exécution qui va le fusiller. Il subit trois interrogatoires à Boulogne, trois autres au Ministère de la Police, quatre devant la Commission militaire chargée d’instruire sa cause. Toujours avec la même impassibilité et le calme le plus absolu, il répète la même chose, ne variant que sur quelques questions de détails. Quand on lui donne lecture des dépositions accablantes des généraux Lefebvre et Ricard, du capitaine Favre et du lieutenant Bernon, il leur oppose froidement les dénégations les plus formelles. Il est confronté avec les colonels Donadieu et Lafitte, qui, arrêtés par ordre du Ministre de la Guerre, prétendent n’avoir jamais eu connaissance de l’existence d’un comité dans l’armée, et n’avoir jamais servi d’intermédiaire entre Argenton et ce comité. Vis-à-vis d’eux, le capitaine garde toujours la même attitude. Lui seul dit la vérité, assure-t-il, et il s’étonne du peu de mémoire des colonels.