MORALITÉ.

Attendre quelque temps pour avoir un Epoux, Riche bien-fait, galant & doux, La chose est assez naturelle, Mais l'attendre cent ans et toûjours en dormant, On ne trouve plus de femelle, Qui dormist si tranquillement. La Fable semble encor vouloir nous faire entendre, Que souvent de l'Hymen les agreables nœuds, Pour estre differez n'en sont pas moins heureux, Et qu'on ne perd rien pour attendre; Mais le sexe avec tant d'ardeur, Aspire à la foy conjugale, Que je n'ay pas la force ny le cœur, De luy prescher cette Morale.

LE
PETIT CHAPERON
ROUGE

CONTE.

Il estoit une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eut sçû voir; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui luy seïoit si bien, que par tout on l'appelloit le Petit chaperon rouge.

Un jour sa mere ayant cui & fait des galettes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m'a dit qu'elle estoit malade, porte luy une galette & ce petit pot de beure. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n'osa, à cause de quelques Bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda où elle alloit; la pauvre enfant qui ne sçavoit pas qu'il est dangereux de s'arrester à écouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre, que ma Mere luy envoye. Demeure-t'elle bien loin, lui dit le Loup? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c'est par de-là le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi; je m'y en vais par ce chemin icy, & toi par ce chemin-là, & nous verrons qui plûtost y sera. Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir aprés des papillons, & à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps à arriver à la maison de la Mere-grand, il heurte: Toc, toc, qui est-là? C'est vôtre fille le petit chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit à cause qu'elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire la chevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien; car il y avoit plus de trois jours qu'il n'avoit mangé. Ensuite il ferma la porte, & s'alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps aprés vint heurter à la porte. Toc, toc: qui est là? Le petit chaperon rouge qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mere-grand estoit enrhumée, répondit, c'est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Le Loup la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture: mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabillé, elle luy dit, ma mere-grand que vous avez de grands bras! c'est pour mieux t'embrasser, ma fille: ma mere-grand que vous avez de grandes jambes? c'est pour mieux courir mon enfant: ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles? c'est pour mieux écouter mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux? c'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grandes dens? c'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.

MORALITÉ.

On voit icy que de jeunes enfans, Sur tout de jeunes filles, Belles, bien faites, & gentilles, Font tres-mal d'écouter toute sorte de gens, Et que ce n'est pas chose étrange, S'il en est tant que le loup mange. Je dis le loup, car tous les loups; Ne sont pas de la mesme sorte; Il en est d'une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel & sans couroux, Qui privez, complaisans & doux, Suivant les jeunes Demoiselles, Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles; Mais helas! qui ne sçait que ces Loups doucereux, De tous les Loups sont les plus dangereux.

LA
BARBE BLEUË.

Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons à la Ville & à la Campagne, de la vaisselle d'or & d'argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleüe: cela le rendoit si laid & si terrible, qu'il n'estoit ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualité avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, & luy laissa le choix de celle qu'elle voudroit luy donner. Elles n'en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l'une à l'autre, ne pouvant se resoudre à prendre un homme qui eut la barbe bleüe. Ce qui les degoûtoit encore, c'est qu'il avoit déja épousé plusieurs femmes, & qu'on ne sçavoit ce que ces femmes estoient devenuës. La Barbe bleuë pour faire connoissance, les mena avec leur Mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations: on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres: enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maistre du logis n'avoit plus la barbe si bleüe, & que c'estoit un fort honneste homme. Dés qu'on fust de retour à la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d'un mois la Barbe bleüe dit à sa femme qu'il estoit obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence; qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menast à la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere: Voila, luy dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de la vaisselle d'or & d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres forts, où est mon or & mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, & voilà le passe-par-tout de tous les appartemens: pour cette petite clef-cy, c'est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d'y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d'observer exactement tout ce qui luy venoit d'estre ordonné: & luy, aprés l'avoir embrassée, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant osé y venir pendant que le Mari y estoit, à cause de sa Barbe bleuë qui leur faisoit peur. Les voilà aussi-tost à parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, où elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, où l'on se voyoit depuis les pieds jusqu'à la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d'argent, & de vermeil doré, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu'on eut jamais veuës: Elles ne cessoient d'exagerer & d'envier le bon heur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considerer qu'il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, & avec tant de precipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arresta quelque temps, songeant à la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu'il pourrait luy arriver malheur d'avoir esté desobeïssante; mais la tentation estoit si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermées; aprés quelques momens elle commença à voir que le plancher estoit tout couvert de sang caillé, & que dans ce sang se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachées le long des murs. (C'étoit toutes les femmes que la Barbe bleuë avoit épousées & qu'il avoit égorgées l'une aprés l'autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu'elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main: aprés avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvoit venir à bout, tant elle estoit émeuë. Ayant remarqué que la clef du cabinet étoit tachée de sang, elle l'essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s'en alloit point; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il demeura toûjours du sang, car la clef estait Fée, & il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-à-fait: quand on ôtoit le sang d'un costé, il revenoit de l'autre. La Barbe-bleuë revint de son voyage dés le soir mesme, & dit qu'il avoit reçeu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l'affaire pour laquelle il estoit party, venoit d'estre terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle pût pour luy témoigner qu'elle estoit ravie de son promt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'estoit passé. D'où vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres: il faut, dit-elle, que je l'aye laissée là-haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleuë de me la donner tantost; aprés plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleuë l'ayant considerée, dit à sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef? je n'en sçais rien, répondit la pauvre femme, plus pasle que la mort: Vous n'en sçavez rien, reprit la Barbe bleuë, je le sçay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet? Hé bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place auprés des Dames que vous y avez veuës. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant et en luy demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas esté obeissante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligée comme elle estoit; mais la Barbe bleuë avoit le cœur plus dur qu'un rocher: Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & tout à l'heure. Puis qu'il faut mourir, répondit-elle, en le regardant, les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de temps pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-d'heure, reprit la Barbe bleüe, mais pas un moment davantage. Lors qu'elle fut seule, elle appella sa sœur, & luy dit, ma sœur Anne, car elle s'appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m'ont promis qu'ils me viendroient voir aujourd'huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligée luy crioit de temps en temps, Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Et la sœur Anne luy répondoit, je ne vois rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye. Cependant la Barbe bleüe tenant un grand coutelas à sa main, crioit de toute sa force à sa femme, descens viste, ou je monteray là-haut. Encore un moment s'il vous plaist, luy répondoit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas, Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir, & la sœur Anne répondoit, je ne voy rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye. Descens donc viste, crioit la Barbe bleuë, ou je monteray là haut. Je m'en vais, répondoit sa femme, & puis elle crioit Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce costé-cy. Sont-ce mes freres? Helas, non, ma sœur, c'est un Troupeau de Moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe bleuë. Encore un moment répondoit sa femme & puis elle crioit, Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Je vois, répondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce costé-cy, mais il sont bien loin encore: Dieu soit loué, s'écria-t'elle un moment aprés, ce sont mes freres; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleüe se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter à ses pieds tout épleurée & toute échevelée: Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleuë, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les cheveux, & de l'autre levant le coutelas en l'air, il alloit luy abbattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir: Non, non, dit-il, recommande-toy bien à Dieu; & levant son bras.... Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleuë s'arresta tout court: on ouvrit, & aussitost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleüe. Il reconnut que c'étoit les freres de sa femme, l'un Dragon & l'autre Mousquetaire, desorte qu'il s'enfuit aussi-tost pour se sauver: mais les deux freres le poursuivirent de si prés, qu'ils l'attraperent avant qu'il pust gagner le perron: Ils luy passerent leur épée au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n'avoit pas la force de se lever pour embrasser ses Freres. Il se trouva que la Barbe bleüe n'avoit point d'heritiers, & qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimée depuis long-temps; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux freres; & le reste à se marier elle-mesme à un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu'elle avoit passé avec la Barbe bleuë.