Les étrangers, ravis d’être enfin, après un si long cours d’années, défaits d’un monarque qui leur avoit si longuement imposé la loi, et qui leur avoit échappé par une espèce de miracle au moment qu’ils comptoient le plus sûrement de l’avoir enfin subjugué, se continrent avec plus de bienséance que les François. Les merveilles des trois quarts premiers de ce règne de plus de soixante-dix ans, et la personnelle magnanimité de ce roi jusqu’alors si heureux, et si abandonné après de la fortune pendant le dernier quart de son règne, les avoit justement éblouis. Ils se firent un honneur de lui rendre après sa mort ce qu’ils lui avoient constamment refusé pendant sa vie. Nulle cour étrangère n’exulta; tous se piquèrent de louer et d’honorer sa mémoire.
L’Empereur en prit le deuil comme d’un père; et quoique il y eût quatre ou cinq mois depuis la mort du Roi jusqu’au carnaval, toute espèce de divertissement fut défendu à Vienne, et observé exactement. Le monstrueux fut que, sur la fin du carnaval, il y eut un bal unique, avec une espèce de fête, que le comte du Luc, ambassadeur de France, n’eut pas honte de donner aux dames, qui le séduisirent par l’ennui d’un carnaval si triste. Cette complaisance ne le fit pas estimer à Vienne ni ailleurs; en France on se contenta de l’ignorer. Pour nos ministres et les intendants des provinces, les financiers, et ce qu’on peut appeler la canaille, ceux-là sentirent toute l’étendue de leur perte. Nous allons voir si le royaume eut tort ou raison des sentiments qu’il montra, et s’il trouva bientôt après qu’il eût gagné ou perdu.
IV
MADAME AND MME DE MAINTENON[128]
Le samedi 11 juin, la cour retourna à Versailles, où en arrivant le Roi alla voir Madame, M. et Mme de Chartres, chacun dans leur appartement; elle, fort en peine de la situation où elle se trouvoit avec le Roi, dans une occasion où il y alloit du tout pour elle, et avoit engagé la duchesse de Ventadour de voir Mme de Maintenon. Elle le fit: Mme de Maintenon ne s’expliqua qu’en général, et dit seulement qu’elle iroit chez Madame au sortir de son dîner, et voulut que Mme de Ventadour[129] se trouvât chez Madame et fût en tiers pendant sa visite. C’étoit le dimanche[130], le lendemain du retour de Marly. Après les premiers compliments, ce qui étoit là sortit, excepté Mme de Ventadour. Alors Madame fit asseoir Mme de Maintenon, et il falloit pour cela qu’elle en sentît tout le besoin. Elle entra en matière sur l’indifférence avec laquelle le Roi l’avoit traitée pendant toute sa maladie, et Mme de Maintenon la laissa dire tout ce qu’elle voulut, puis lui répondit que le Roi lui avoit ordonné de lui dire que leur perte commune effaçoit tout dans son cœur, pourvu que dans la suite il eût lieu d’être plus content d’elle qu’il n’avoit eu depuis quelque temps, non-seulement sur ce qui regardoit ce qui s’étoit passé à l’égard de M. le duc de Chartres, mais sur d’autres choses encore plus intéressantes, dont il n’avoit pas voulu parler, et qui étoient la vraie cause de l’indifférence qu’il avoit voulu lui témoigner pendant qu’elle avoit été malade. A ce mot, Madame, qui se croyoit bien assurée, se récrie, proteste qu’excepté le fait de son fils elle n’a jamais rien dit ni fait qui pût déplaire, et enfile des plaintes et des justifications. Comme elle y insistoit le plus, Mme de Maintenon tire une lettre de sa poche et la lui montre, en lui demandant si elle en connoissoit l’écriture. C’étoit une lettre de sa main à sa tante la duchesse d’Hanovre[131], à qui elle écrivoit tous les ordinaires, où, après des nouvelles de cour, elle lui disoit en propres termes qu’on ne savoit plus que dire du commerce du Roi et de Mme de Maintenon, si c’étoit mariage ou concubinage, et de là tomboit sur les affaires du dehors et sur celles du dedans, et s’étendoit sur la misère du royaume, qu’elle disoit ne s’en pouvoir relever. La poste l’avoit ouverte, comme elle les ouvroit et les ouvre encore presque toutes, et l’avoit trouvée trop forte pour se contenter, à l’ordinaire, d’en donner un extrait, et l’avoit envoyée au Roi en original. On peut penser si, à cet aspect et à cette lecture, Madame pensa mourir sur l’heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter modestement l’énormité de toutes les parties de cette lettre, et en pays étranger; enfin Mme de Ventadour à verbiager, pour laisser à Madame le temps de respirer et de se remettre assez pour dire quelque chose. Sa meilleure excuse fut l’aveu de ce qu’elle ne pouvoit nier, des pardons, des repentirs, des prières, des promesses.
Quand tout cela fut épuisé, Mme de Maintenon la supplia de trouver bon qu’après s’être acquittée de la commission que le Roi lui avoit donnée, elle pût aussi lui dire un mot d’elle-même, et lui faire ses plaintes de ce qu’après l’honneur qu’elle lui avoit fait autrefois de vouloir bien desirer son amitié et de lui jurer la sienne, elle avoit entièrement changé depuis plusieurs années. Madame crut avoir beau champ: elle répondit qu’elle étoit d’autant plus aise de cet éclaircissement, que c’étoit à elle à se plaindre du changement de Mme de Maintenon, qui tout d’un coup l’avoit laissée et abandonnée, et forcée de l’abandonner à la fin aussi, après avoir longtemps essayé de la faire vivre avec elle comme elles avoient vécu auparavant. A cette seconde reprise, Mme de Maintenon se donna le plaisir de la laisser enfiler comme à l’autre les plaintes, et de plus les regrets et les reproches: après quoi elle avoua à Madame qu’il étoit vrai que c’étoit elle qui la première s’étoit retirée d’elle, et qui n’avoit osé s’en rapprocher, que ses raisons étoient telles qu’elle n’avoit pu moins que d’avoir cette conduite; et par ce propos fit redoubler les plaintes de Madame, et son empressement de savoir quelles pouvoient être ses raisons. Alors Mme de Maintenon lui dit que c’étoit un secret qui jusqu’alors n’étoit jamais sorti de sa bouche, quoique elle en fût en liberté depuis dix ans qu’étoit morte celle qui le lui avoit confié sur sa parole de n’en parler à personne; et de là raconte à Madame mille choses plus offensantes les unes que les autres qu’elle avoit dites d’elle à Madame la Dauphine, lorsqu’elle étoit mal avec cette dernière, qui dans leur raccommodement le lui avoit redit de mot à mot. A ce second coup de foudre, Madame demeura comme une statue. Il y eut quelques moments de silence. Mme de Ventadour fit son même personnage, pour laisser reprendre les esprits à Madame, qui ne sut faire que comme l’autre fois, c’est-à-dire qu’elle pleura, cria, et pour fin demanda pardon, avoua; puis repentirs et supplications. Mme de Maintenon triompha froidement d’elle assez longtemps, la laissant s’engouer de parler, de pleurer et lui prendre les mains. C’étoit une terrible humiliation pour une si rogue et fière Allemande. A la fin, Mme de Maintenon se laissa toucher, comme elle l’avoit bien résolu, après avoir pris toute sa vengeance. Elles s’embrassèrent, elles se promirent oubli parfait et amitié nouvelle; Mme de Ventadour se mit à en pleurer de joie, et le sceau de la réconciliation fut la promesse de celle du Roi, et qu’il ne lui dirait pas un mot des deux matières qu’elles venoient de traiter: ce qui, plus que tout, soulagea Madame. Tout se sait enfin dans les cours, et, si je me suis peut-être un peu étendu sur ces anecdotes, c’est que je les ai sues d’original et qu’elles m’ont paru très curieuses[132].
V
THE REVIEW AT COMPIÈGNE[133]
Il n’étoit question que de Compiègne[134], où soixante mille hommes venoient former un camp. Il en fut en ce genre comme du mariage de Mgr le duc de Bourgogne au sien; le Roi témoigna qu’il comptoit que les troupes seroient belles et que chacun s’y piqueroit d’émulation; c’en fut assez pour exciter une telle émulation, qu’on eut, après tout, lieu de s’en repentir. Non-seulement il n’y eut rien de si parfaitement beau que toutes les troupes, et toutes à tel point qu’on ne sut à quels corps en donner le prix; mais leurs commandants ajoutèrent à la beauté majestueuse et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les parures et la magnificence de la cour, et les officiers s’épuisèrent encore par des uniformes qui auroient pu orner des fêtes.
Les colonels, et jusqu’à beaucoup de simples capitaines, eurent des tables abondantes et délicates; six lieutenants généraux et quatorze maréchaux de camp employés s’y distinguèrent par une grande dépense; mais le maréchal de Boufflers étonna par sa dépense et par l’ordre surprenant d’une abondance et d’une recherche de goût, de magnificence et de politesse qui, dans l’ordinaire de la durée de tout le camp et à toutes les heures de la nuit et du jour, put apprendre au Roi même ce que c’étoit que donner une fête vraiment magnifique et superbe, et à Monsieur le Prince, dont l’art et le goût y surpassoit tout le monde, ce que c’étoit que l’élégance, le nouveau et l’exquis. Jamais spectacle si éclatant, si éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en même temps rien de si tranquille que lui et toute sa maison dans ce traitement universel, de si sourd que tous les préparatifs, de si coulant de source que le prodige de l’exécution, de si simple, de si modeste, de si dégagé de tout soin que ce général, qui néanmoins avoit tout ordonné et ordonnoit sans cesse, tandis qu’il ne paroissoit occupé que des soins du commandement de cette armée. Les tables sans nombre, et toujours neuves, et à tous les moments servies à mesure qu’il se présentoit ou officiers, ou courtisans, ou spectateurs. Jusqu’aux bayeurs les plus inconnus, tout étoit retenu, invité, et comme forcé par l’attention, la civilité et la promptitude du nombre infini de ses officiers; et pareillement toutes sortes de liqueurs chaudes et froides, et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissements, les vins françois, étrangers, ceux de liqueur les plus rares, y étoient comme abandonnés à profusion; et les mesures étoient si bien prises que l’abondance de gibier et de venaison arrivoit de tous côtés, et que les mers de Normandie, de Hollande, d’Angleterre, de Bretagne, et jusqu’à la Méditerranée, fournissoient tout ce qu’elles avoient de plus monstrueux et de plus exquis, à jours et point nommés, avec un ordre inimitable, et un nombre de courriers et de petites voitures de poste prodigieux. Enfin jusqu’à l’eau, qui fut soupçonnée de se troubler ou de s’épuiser par le grand nombre de bouches, arrivoit de Sainte-Reine, de la Seine et des sources les plus estimées. Et il n’est possible d’imaginer rien en aucun genre qui ne fût là sous la main, et pour le dernier survenant de paille[135] comme pour l’homme le plus principal et le plus attendu: des maisons de bois meublées comme les maisons de Paris les plus superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un goût et une galanterie singulière, et des tentes immenses, magnifiques, et dont le nombre pouvoit seul former un camp; les cuisines, les divers lieux, et les divers officiers pour cette suite sans interruption de tables et pour tous leurs différents services, les sommelleries, les offices, tout cela formoit un spectacle dont l’ordre, le silence, l’exactitude, la diligence et la parfaite propreté ravissoit de surprise et d’admiration.
Ce voyage fut le premier où les dames traitèrent d’ancienne délicatesse ce qu’on n’eût osé leur proposer: il y en eut tant qui s’empressèrent à être du voyage, que le Roi lâcha la main et permit à celles qui voudroient de venir à Compiègne; mais ce n’étoit pas où elles tendoient: elles vouloient toutes être nommées, et la nécessité, non la liberté, du voyage, et c’est ce qui leur fit sauter le bâton[136] de s’entasser dans les carrosses des princesses. Jusqu’alors, tous les voyages que le Roi avoit faits, il avoit nommé des dames pour suivre la Reine ou Madame la Dauphine dans les carrosses de ces premières princesses; ce qu’on appela les princesses, qui étoient les bâtardes du Roi, avoient leurs amies et leur compagnie pour elles, qu’elles faisoient agréer au Roi, et qui alloient dans leurs carrosses à chacune, mais qui le trouvoient bon et qui marchoient sur ce pied-là. En ce voyage-ci, tout fut bon pourvu qu’on allât. Il n’y en eut aucune dans le carrosse du Roi que la duchesse du Lude[137] avec les princesses. Monsieur et Madame demeurèrent à Saint-Cloud et à Paris.
La cour en hommes fut extrêmement nombreuse, et tellement que pour la première fois à Compiègne, les ducs furent couplés. J’échus avec le duc de Rohan[138] dans une belle et grande maison du sieur Chambaudon, où nous fûmes, nous et nos gens, fort à notre aise. J’allai avec M. de la Trémoïlle[139] et le duc d’Albret[140], qui me reprochèrent un peu que j’en avois fait une honnêteté à M. de Bouillon, qui en fut fort touché; mais je crus la devoir à ce qu’il étoit, et plus encore à l’amitié intime qui étoit entre lui et M. le maréchal de Lorges, et qui, en outre, étoient cousins germains.