Il connoissoit le Roi parfaitement; il le respectoit, et sur la fin il l’aimoit en fils, et lui faisoit une cour attentive de sujet, mais qui sentoit quel il étoit. Il cultivoit Mme de Maintenon avec les égards que leur situation demandoit. Tant que Monseigneur vécut, il lui rendoit tout ce qu’il devoit avec soin; on y sentoit la contrainte, encore plus avec Mlle Choin, et le malaise avec tout cet intérieur de Meudon. On en a tant expliqué les causes, qu’on n’y reviendra pas ici. Le prince admiroit, autant pour le moins que tout le monde, que Monseigneur, qui, tout matériel qu’il étoit, avoit beaucoup de gloire, n’avoit jamais pu s’accoutumer à Mme de Maintenon, ne la voyoit que par bienséance, et le moins encore qu’il pouvoit, et toutefois avoit aussi en Mlle Choin sa Maintenon autant que le Roi avoit la sienne, et ne lui asservissoit pas moins ses enfants que le Roi les siens à Mme de Maintenon. Il aimoit les princes ses frères avec tendresse, et son épouse avec la plus grande passion. La douleur de sa perte pénétra ses plus intimes moëlles. La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier; mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, rien d’indécent. On voyoit un homme hors de soi, qui s’extorquoit une surface unie, et qui y succomboit. Les jours en furent tôt abrégés. Il fut le même dans sa maladie: il ne crut point en relever; il en raisonnoit avec ses médecins dans cette opinion; il ne cacha pas sur quoi elle étoit fondée; on l’a dit il n’y a pas longtemps, et tout ce qu’il sentit depuis le premier jour jusqu’au dernier l’y confirma de plus en plus. Quelle épouvantable conviction de la fin de son épouse et de la sienne! Mais, grand Dieu! quel spectacle vous donnâtes en lui, et que n’est-il permis encore d’en révéler des parties également secrètes, et si sublimes qu’il n’y a que vous qui les puissiez donner et en connoître tout le prix! quelle imitation de Jésus-Christ sur la croix! on ne dit pas seulement à l’égard de la mort et des souffrances, elle s’éleva bien au-dessus. Quelles tendres, mais tranquilles vues! Quel surcroît de détachement! Quels vifs élans d’actions de grâces d’être préservé du sceptre et du compte qu’il en faut rendre! Quelle soumission, et combien parfaite! Quel ardent amour de Dieu! Quel perçant regard sur son néant et ses péchés! Quelle magnifique idée de l’infinie miséricorde! Quelle religieuse et humble crainte! Quelle tempérée confiance! Quelle sage paix! Quelles lectures! Quelles prières continuelles! Quel ardent desir des derniers sacrements! Quel profond recueillement! Quelle invincible patience! Quelle douceur! Quelle constante bonté pour tout ce qui l’approchoit! Quelle charité pure qui le pressoit d’aller à Dieu! La France tomba enfin sous ce dernier châtiment; Dieu lui montra un prince qu’elle ne méritoit pas. La terre n’en étoit pas digne; il étoit mûr déjà pour la bienheureuse éternité[227].

9. CARDINAL D’ESTRÉES

César, Cardinal d’Estrées (1627-1717), was the third son of François-Annibal Maréchal-Duc d’Estrées, a distinguished soldier and diplomatist, who died in 1670 at the age of ninety-seven, and nephew of the celebrated Gabrielle d’Estrées. His brother, Jean, who lived to be eighty-three, and his nephew, Victor-Marie, who died at seventy-seven, were both Marshals of France. The Cardinal, though he never published a line, was elected to the Académie française at the age of twenty-eight.

Le cardinal d’Estrées mourut à Paris, dans son abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à quatre-vingt-sept ans presque accomplis, ayant toujours joui d’une santé parfaite de corps et d’esprit, jusqu’à cette maladie qui fut fort courte, et qui lui laissa sa tête entière jusqu’à la fin. Il est juste et curieux de s’arrêter un peu sur un personnage toute sa vie considérable, et qui à sa mort étoit cardinal-évêque d’Albano, abbé de Longpont, du Mont-Saint-Éloi, de Saint-Nicolas-aux-Bois, de la Staffarde en Piémont, où Catinat[228] gagna une célèbre bataille avant d’être maréchal de France, de Saint-Claude en Franche-Comté, dont l’abbé d’Estrées son neveu étoit coadjuteur, et dont on a fait un évêché depuis quelques années, d’Anchin en Flandres, et de Saint-Germain-des-Prés dans Paris. Il étoit aussi commandeur de l’Ordre[229], de la promotion de 1688.

Né en 1627, il avoit vécu quarante ans avec son père, et su profiter de ses leçons et de sa considération. La liaison la plus intime fut toute sa vie constante entre ses neveux et petits-neveux de Vendôme et lui, dont il fut le conseil toute sa vie, et le cardinal y participa dès sa jeunesse. C’étoit l’homme du monde le mieux et le plus noblement fait de corps et d’âme, d’esprit et de visage, qu’on voyoit avoir été beau en jeunesse, et qui étoit vénérable en vieillesse, l’air prévenant mais majestueux, de grande taille, des cheveux presque blancs, une physionomie qui montroit beaucoup d’esprit, et qui tenoit parole, un esprit supérieur et un bel esprit, une érudition rare, vaste, profonde, exacte, nette, précise, beaucoup de vraie et de sage théologie, attachement constant aux libertés de l’Église gallicane et aux maximes du royaume, une éloquence naturelle, beaucoup de grâce et de facilité à s’énoncer, nulle envie d’en abuser, ni de montrer de l’esprit et du savoir, extrêmement noble, désintéressé, magnifique, libéral, beaucoup d’honneur et de probité, grande sagacité, grande pénétration, bon et juste discernement, souvent trop de feu en traitant les affaires. Il avoit été galant dans sa jeunesse, et il l’étoit demeuré sans blesser aucune bienséance. Parmi un courant d’affaires, la plupart de sa vie continuelles, réglé en tout, aumônier, et très homme de bien. C’étoit l’homme du monde de la meilleure compagnie, la plus instructive, la plus agréable, et dont la mémoire toujours présente n’avoit jamais rien oublié ni confondu de tout ce qu’il avoit su, vu et lu; toujours gai, égal, et sans la moindre humeur, mais souvent singulièrement distrait; qui aimoit à faire essentiellement plaisir, à servir, à obliger, qui s’y présentoit aisément, et qui ne s’en prévaloit jamais. Il savoit haïr aussi et le faire sentir: mais il savoit encore mieux aimer. C’étoit un homme très généreux: il étoit aussi fort courtisan et fort attentif aux ministres et à la faveur, mais avec dignité, un désinvolte qui lui étoit naturel, et incapable de rien de ce qu’il ne croyoit pas devoir faire. Jamais les jésuites ne purent l’entamer sur rien, ni le Roi sur eux, ni sur ce qu’on lui faisoit passer pour jansénisme, ni en dernier lieu, comme on l’a vu sur la constitution, ni de l’empêcher d’agir, et même de parler sur toutes ces matières avec la plus grande liberté, sans que sa considération en ait baissé auprès du Roi.

Tant de grandes et d’aimables qualités le firent généralement aimer et respecter; sa science, son esprit, sa fermeté, sa liberté, le perçant de ses expressions quand il lui plaisoit, une plaisanterie fine et quelquefois poignante, un tour charmant, le faisoient craindre et ménager, et cela jusqu’à sa mort, par ceux qui étoient devenus la terreur de tout le monde. Avec beaucoup de politesse mais distinguée, il savoit se sentir; il étoit quelquefois haut, quelquefois colère; ce n’étoit pas un homme qu’il fît bon tâtonner sur rien. Ce tout ensemble faisoit un homme extrêmement aimable et sûr, et lui donna toujours un grand nombre d’amis.

Il fut évêque-duc de Laon à vingt-cinq ans, sacré à vingt-sept, et brilla fort cinq ans après en l’assemblée du clergé de 1660. Il eut la principale part à finir l’affaire fameuse des quatre évêques par ce qu’on a nommé la paix de Clément IX[230].

Il fut cardinal de Clément X en 1671, mais in petto, déclaré enfin l’année suivante, protecteur des affaires de Portugal, et se trouva en 1676 au conclave où Innocent XI fut élu; six mois après il fut à Munich pour le mariage de Monseigneur. Il se démit en 1681 en faveur de son neveu, fils du duc d’Estrées, de son évêché; et, tout cardinal qu’il étoit depuis dix ans, il demanda et obtint un brevet de conservation du rang et honneurs de duc et pair.

Devenu abbé de Saint-Germain-des-Prés, il vécut avec ses religieux comme un père, et tous les soirs il avoit deux, trois ou quatre moines savants qui venoient l’entretenir de leurs ouvrages jusqu’à son coucher, qui avouoient qu’ils apprenoient beaucoup de lui[231].

Il ne pouvoit ouïr parler de ses affaires domestiques. Pressé et tourmenté par son intendant et son maître d’hôtel de voir enfin ses comptes, qu’il n’avoit point vus depuis grand nombre d’années, il leur donna un jour. Ils exigèrent qu’il fermeroit sa porte pour n’être pas interrompus; il y consentit avec peine, puis se ravisa, et leur dit que, pour le cardinal Bonsy[232] au moins, qui étoit à Paris, son ami et son confrère, il ne pouvoit s’empêcher de le voir, mais que ce seroit merveilles si ce seul homme, qu’il ne pouvoit refuser, venoit précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique affidé au cardinal Bonsy, le prier avec instance de venir chez lui un tel jour entre trois et quatre heures, qu’il le conjuroit de n’y pas manquer, et qu’il lui en diroit la raison, mais, sur toutes choses, qu’il parût venir de lui-même. Il fit monter son suisse dès le matin du jour donné, à qui il défendit de laisser entrer qui que ce fût de toute l’après-dînée, excepté le seul cardinal Bonsy, qui sûrement ne viendrait pas; mais, s’il s’en avisoit, de ne le pas renvoyer. Ses gens, ravis d’avoir à le tenir toute la journée sur ses affaires sans y être interrompus, arrivent sur les trois heures; le cardinal laisse sa famille et le peu de gens qui pour ce jour-là avoient dîné chez lui, et passe dans un cabinet où ses gens d’affaires étalèrent leurs papiers. Il leur disoit mille choses ineptes sur sa dépense, où il n’entendoit rien, et regardoit sans cesse vers la fenêtre, sans en faire semblant, soupirant en secret après une prompte délivrance. Un peu avant quatre heures, arrive un carrosse dans la cour; ses gens d’affaires se fâchent contre le suisse, et crient qu’il n’y aura donc pas moyen de travailler. Le cardinal ravi s’excuse sur les ordres qu’il a donnés. "Vous verrez, ajouta-t-il, que ce sera ce cardinal Bonsy, le seul homme que j’aie excepté, et qui tout juste s’avise de venir aujourd’hui." Tout aussitôt on le lui annonce; lui à hausser les épaules, mais à faire ôter les papiers et la table, et les gens d’affaires à s’en aller en pestant. Dès qu’il fut seul avec Bonsy, il lui conta pourquoi il lui avoit demandé cette visite, et à en bien rire tous deux. Oncques depuis ses gens d’affaires ne l’y rattrapèrent, et, de sa vie, n’en voulut ouïr parler.