ADRIENNE
C’était à la sortie du bal de l’Opéra! de jeunes officiers, dont un joyeux souper égarait sans doute la raison (lequel d’entre eux, sans cela, eût osé insulter une femme?) voulaient m’empêcher de regagner ma voiture, lorsqu’un jeune homme que je ne connaissais pas s’écria: «Messieurs, c’est mademoiselle Lecouvreur... vous la laisserez passer»; et comme mes quatre adversaires... (ils étaient quatre) se mirent à rire de cet ordre, par un mouvement plus prompt que la parole et avec une force surnaturelle, mon étrange protecteur renverse, de chaque côté et d’un seul coup, deux de ses ennemis, puis m’enlevant dans ses bras et me portant jusqu’à ma voiture, il me dépose sur les coussins, au moment où nos jeunes officiers, qui s’étaient relevés, accouraient l’épée à la main: «Monsieur, vous me rendrez raison!—Très-volontiers!—Vous commencerez par moi.—Par moi!—par moi!—Lequel choisissez-vous?—Tous,» répondit-il en les chargeant à la fois... et au cri que je poussai: «Ne craignez rien, restez, mademoiselle, me dit-il, vous serez aux premières loges; et nous, messieurs, allons, en scène!» Que vous dirai-je? quoique saisie de frayeur, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle... et si vous l’aviez vu braver en se jouant la pointe de ces quatre épées dirigées contre sa poitrine, c’était le bras et le regard d’un héros. Loin de reculer, il les défiait! il les appelait! on semblait entendre:
Paraissez Navarrois, Maures et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a produit de vaillants!
Mais aux cris de la foule, le guet arrivait de tous côtés... Nos adversaires, honteux de leur nombre et redoutant les flambeaux, disparaissaient l’un après l’autre du champ de bataille...
Et le combat finit faute de combattants!
MICHONNET, vivement
Et tu l’as revu?
ADRIENNE
Dès le lendemain!... Pouvais-je l’empêcher de se présenter chez moi, de venir s’informer de mes nouvelles, surtout quand il m’eût avoué que lui, étranger, simple officier, n’avait de fortune, de titres, de nom même à attendre que de son courage... Voilà ce qui le rendait si redoutable pour moi!... Riche et puissant, peu m’importait; mais pauvre, mais malheureux, mais ne rêvant, comme moi, que l’amour et la gloire, comment lui résister?
MICHONNET