Maintenant je n’ai pas d’autre soin, que de m’entendre aussitôt que possible avec ma doublette sur nos démarches réunies pour conquérir le monde avant de le quitter de ma part c’est-à-dire: de la part de Richard Wagner l’aîné. Ainsi je vous prie de me donner toujours des nouvelles bien promptes et exactes sur l’état du développement de mon remplaçant. J’ai déjâ très besoin de ses fonctions auxiliares. On m’a invité de venir en Amérique, pour faire de la musique à New York et à Boston on m’a promis des recettes très fortes, et mille autres choses. Mais il m’est impossible d’y aller: cela serait alors l’affaire de Richard Wagner le jeune; quand pourra-t-il accepter l’invitation? Expliquez-vous, je vous en prie, très clairement sur ce point là. Aussi j’ai une multitude de projets de sujets d’opéras dans ma tête: Ferdinand les croît sous le toît de ma maison; il se trompe, ma maison c’est moi, et le toît c’est mon crâne. Je n’ai ni le temps, ni la tranquillité nécessaire pour les ôter de leur cage, là, où ils sont encore enfermés: ainsi, ce sera l’affaire de mon remplaçant de delivrer ces plans d’opéras et d’en donner ce qui lui plaît à son petit père pour qu’il en fasse la musique. Quand sera-t-il assez développé pour ce travail bien pressant? Répondez-moi avec promptitude sur cette demande; demandez à Ferdinand si elle est importante! Ah! mon dieu! il y a encore tant d’autres choses à arranger ensemble qu’une conférence prochaine me parait indispensable. Connaissez-vous le Dr. Wylde? Eh bien! j’attends son invitation pour lui donner des leçons de “musique du future.” Richard Wagner le jeune ne serait-il pas encore mieux avancé que moi pour instruire ce genre de musique, puis qu’il est encore plus du future que moi? Que voulez-vous? Il n’y a pas de temps à perdu. Dépechez-vous du peu d’education qu’il faudra pour mûrir les facultés de mon remplaçant, et écrivez moi aussitôt télégraphe quand le moment sera venu, ce moment de développement accompli que j’attends avec impatience. N’est-ce pas, chère sœur Léonie? N’est-ce pas, ma mère (entendez-bien!!) n’est-ce pas, vous n’oublierez pas cela par hasard? Et surtout vous ne manquerez pas d’instruire mon “alter-ego” de gagner de l’argent? le seul talent (entre autres) que, par une faute incomprehensible dans mon education, je n’ai pas cultivé dutout ce qui me cause quelquefois, i.e. toujours—des peines horribles, puisque je suis luxurieux, prodigue et dépensier par nature, beaucoup plus que Sardanapale et tous les empereurs Romains pris ensemble. J’ai donc besoin d’un autre moi! (“passez-moi le mot”) qui gagne énormément d’argent pour moi. Vous n’oubliez pas cela, et m’enverrez sous peu de temps quelques millions, volés par mon remplaçant aux admirateurs innombrables que j’ai l’aissé en Angleterre. J’y pense bien, je trouve que c’est là le point décisif, de la sorte que je vous donne le conseil final, de faire apprendre à mon remplaçant seulement ce que je n’ai jamais appris-moi; cela veut dire faire de l’argent—“make money”—mais beaucoup! Beaucoup! Enormément beaucoup!

Voilà ma bénédiction:—que Dieu m’exance!!

Quant à Richard Wagner l’aîné, je ne puis vous donner que des nouvelles peu agréables: il se traîne à travers la vie comme un fardeau. Sa seule réjouissance est son travail; son plus grand déplaisir est quand il perd l’envie de travailler; mais la cause de sa mort sera un jour le sort terrible auquel il lui faut livrer ses travaux, à la mutilation et à la destruction parfaite par des exécutants bêtes ou mérchants; contre lesquels il lui est défendu de protéger son œuvre, puisqui’il est exilé de là, où il est exécuté. (Pensez donc à mon remplaçant!) Tout autre malheur ne me touche plus fortement: mais celui-là me touche au cœur et aux entrailles. Sous de telles influences je perds quelques fois, l’envie de travailler parfaitement et pour longtemps: ces époques sont terribles, car alors il ne me resto rien, rien pour me soulager. Aux derniers mois j’ai regagné heureusement un peu mon ancien zêle, et je travaillais assez bien au second de nos drames musicals; que je voulais finir à Londres (so’t que j’étais!) Malheureusement j’étais forcé de passer les dernières sermaines au lit, en proie d’une maladie, long temps cachée en moi, et enfin éclatée—j’espère à mon salut. Je viens de quitter le lit hier, et me voilà aujourdhui à la table pour vous écrire. Soyez indulgent, et pardonnez-moi le tas de bêtises que je vous envoie avec cette lettre; mon écrit ne sera pas probablement mieux que ma conversation, qui était bien triste et bêto. Mais néanmoins vous m’avez voué votre amitié, car vous savez lire entre les lignes de ma conversation. Soyez bien cordialement remercié pour ce bien-fait! Maintenant soyez heureuse, ce qu’on est qu’au milieu de désagrements et de souffrances de toute sorte—par un cœur plein de compassion, de cette compassion qui s’égaie aussi à l’apperception d’un sourire de l’autrui, même si ce n’était que le sourire exalté de la mélancolie. Par example:—

Vive le punch et la salade de hommard! Vive Lüders qui la préparait! Vive Ferdinand qui devorait les os! Vive Sainton qui venait tard, mais qui venait! Vive Klindworth, quine mangeait et ne buvait pas, mais qui assistait! Vive, vive Léonie, qui riait de compassion de notre hilarité! Cela n’était pas si mal! Soyons reconnaissants, et restons amis! Et vous ma chère mère? restez ma sœur!

Adieu.
Votre
Richard Wagner l’aîné.

P.S. La prochaine lettre sera à Sainton. Je ne puis pas dépenser autant de Français dans un jour!—

3D Novembre, 1855.

INVITED TO AMERICA.

Ansicht von Kirhause Sonnenberg auf
Seelisberg, Ct. Uri.

My Dear Sister: Now, then, I am going to write to you in French. May heaven help you to understand something of it, for I fear it will not be an easy matter. I shall not, however, be foolish enough to give myself the trouble of making fine phrases. That I leave to Dr. Wylde,[19] who, no doubt, understands that much better than he does composing. Rather do I prefer to put down on paper some stupidities of my own, which will have no relation either to a dead or living language.