MLLE. PICTET TO GALLATIN.
No. 10.
26 décembre, 1782.
... Tu me dis que ta santé est bonne; je trouve que tu la mets à de terribles épreuves, et quoique ta vie soit moins pénible que quand tu étais coupeur de bois à Machias, la quantité de leçons que tu es obligé de donner me paraît une chose bien fatigante et bien ennuyeuse. J’espère que tu seras devenu un peu moins difficile et moins sujet à l’ennui....
SERRE TO BADOLLET.
Cambridge, 13 décembre, 1782.
Mon cher ami, ma foi! je perds patience et je n’ai pas tout à fait tort. Tu conviendras avec nous qu’après t’avoir écrit une douzaine de lettres sans recevoir aucune réponse, il nous est bien permis d’être un peu en colère. Au nom de Dieu, dis-nous où es-tu, que fais-tu, es-tu mort ou en vie? Comment serait-il possible que tu n’eusses reçu aucune de nos lettres, ou qu’en ayant reçu, tu te fusses si peu embarrassé de nous; toi sur qui nous comptions si fort! Non; j’aime mieux croire que tu te souviens encore de nous, et attribuer ta négligence apparente au mauvais sort de tes lettres.
Je ne vais point te faire ici le détail de toutes nos aventures dans ce pays, qui sont assez curieuses et intéressantes. Nous avons visité toute la côte septentrionale des États-Unis depuis Boston jusqu’à Pasmacadie, quelquefois séparés l’un de l’autre, mais le plus souvent ensemble; nous avons habité parmi les sauvages, voyagé avec eux, par tems dans leurs canots d’écorce, couché dans leurs cabanes et assisté à un de leurs festins; nous nous sommes trouvés rassemblés cinq Genevois à Machias pendant un hiver, au milieu des bois et des Indiens. Combien de fois nous avons pensé à toi alors; combien de fois nous t’avons désiré pour venir avec nous couper du bois le matin et le transporter dans notre chaumière pour nous en chauffer. Mr. Lesdernier avec qui nous demeurions a été fermier à Russin, et quoique depuis trente ans dans ce pays il a conservé en entier cette humeur joviale et franche et cet esprit libre qui caractérisent nos habitans de la campagne. La première fois que je le vis je me sentis ému de joie, j’aurais voulu lui sauter au cou et l’embrasser; je me crus à Genève parmi nos bons bourgeois de la campagne et il me semblait voir en lui un ancien ami.
Partout où nous avons été nous t’avons toujours regretté. De tous les jeunes gens de notre connoissance à qui nous avons pensé, tu es le seul que nous ayons toujours désiré pour compagnon de fortune et dont le caractère se plairoit le plus à notre genre de vie. Si tu pouvais t’imaginer la liberté dont nous jouissons et tous les avantages qui l’accompagnent, tu n’hésiterais pas un instant à venir la partager avec nous. Nous ne courons point après la Fortune. L’expérience nous a appris qu’elle court souvent après l’homme à qui elle crie: Arrête; mais son ardente ambition le rend sourd et la lui représente toujours comme fuyant devant lui. Alors croyant l’atteindre à force de courses et de fatigues, le malheureux s’en éloigne et lui échappe. De quels regrets ne doit-il pas être consumé si après tant de peines et de travaux il vient à connaître son erreur, misérable par sa faute et trop faible pour retourner sur ses pas. Je ne m’étonnerais point que le désespoir de s’être si cruellement trompé, le portât à se délivrer d’un reste d’existence que le souvenir de sa faute et la pensée rongeante de son ambition déçue lui rendrait insupportable. Ignorant donc si la fortune nous suit ou si elle nous précède, nous ne risquerons point notre bonheur pour la joindre, et nous aimons mieux un état qui procure une jouissance modérée mais présente et continue, que celui qui demande des souffrances préliminaires et n’offre en retour qu’un avenir plus séduisant, il est vrai, mais éloigné et incertain. Et même en le supposant certain, le grand avantage pour un homme qui a employé toute sa jeunesse (c’est à dire toute la partie de sa vie susceptible de jouissance) en veilles et en fatigues, de posséder dans un âge avancé des richesses qui lui sont alors inutiles et superflues! Ce n’est pas lorsqu’il est devenu incapable de sentir, qu’il a perdu presque toute la vivacité de ses sens et de ses passions, qu’il a besoin de l’instrument pour les satisfaire; le plaisir le plus vif que ressent un vieillard est le ressouvenir de ceux de la jeunesse, mais celui-ci n’aura que celui de ses peines passées et cette réflexion le rendra triste et mélancolique.
Notre but donc, mon cher ami, est le plus tôt que nous pourrons de nous procurer un fond de terre et de nous mettre fermiers; ayant ainsi une ressource sûre pour vivre agréablement et indépendants, nous pourrons lorsque l’envie nous en prendra, aller de tems en tems faire quelques excursions dans le dehors et courir le pays, ce qui est un de nos plus grands plaisirs; or nous n’attendrons que toi pour accomplir notre projet; fais ton paquet, je t’en prie, et hormis que tu ne sois dans des circonstances bien avantageuses, viens nous joindre tout de suite. Je ne saurais croire avec quel plaisir je m’imagine quelquefois nous voir tous les trois dans notre maison de campagne occupés des différents soins de la campagne, puis de tems en tems pour varier, aller visiter quelque nouvelle partie du monde; si la fortune se trouve en passant, nous mettons la main dessus; si au contraire quelque revers nous abat, nous nous en revenons vite dans notre ferme, où nous en sommes quittes pour couper notre bois nous-mêmes et labourer notre champ; voilà notre pis-aller, et quel pis-aller! un de nos plus grands amusements!