GALLATIN TO BADOLLET.
Philadelphie, ce 1er octobre, 1783.
Mon bon ami, je viens de recevoir ta lettre du 20 mars qui à quelques égards m’a fait le plus grand plaisir, mais qui en m’apprenant toutes les circonstances des troubles de notre malheureuse patrie a achevé de m’ôter toute espérance de jamais pouvoir m’y fixer. Non, mon ami, il est impossible à un homme de sens et vertueux, né citoyen d’un état libre, et qui est venu sucer encore l’amour de l’indépendance dans le pays le plus libre de l’univers; il est impossible, dis-je, à cet homme, quelques puissent avoir été les préjugés de son enfance, d’aller jouer nulle part le rôle de tyran ou d’esclave, et comme je ne vois pas qu’il y ait d’autre situation à choisir à Genève, je me vois forcé de renoncer pour toujours à ces murs chéris qui m’ont vu naître, à ma famille, à mes amis; à moins qu’une nouvelle révolution ne change beaucoup la situation des affaires. Tu vois par ce que je viens de te dire que la façon de penser de mes parens n’influe point sur la mienne et que j’en ai changé depuis mon départ d’Europe. Il est tout simple qu’étant entouré des gens qui pensent tous de la même manière, on s’habitue à penser comme eux; dès que l’on commence à être de leur parti, le préjugé a déjà pris possession de vous et à moins que par un heureux hasard la raison et le bon droit ne soient du côté que vous avez embrassé, vous tomberez d’écarts en écarts, de torts en torts, et vous ne verrez les excès auxquels vous vous serez abandonné que lorsque quelqu’évènement d’éclat vous aura ouvert les yeux. En voilà je crois assez pour me justifier d’avoir été Négatif à 19 ans lorsque j’abandonnai Genève. Mais à 1200 lieues de distance on juge bien plus sainement; le jugement n’étant plus embarrassé par les petites raisons, les petits préjugés, les petites vues et les petits intérêts de vos alentours, ne voit plus que le fond de la question, et peut décider hardiment. Si l’on se laisse gagner par un peu d’enthousiasme il y a mille à gager contre un que ce sera en faveur de la bonne cause. Voilà ce qui peu à peu produisit un grand changement dans mon opinion après mon arrivée en Amérique. Je fus bientôt convaincu par la comparaison des gouvernemens américains avec celui de Genève que ce dernier était fondé sur de mauvais principes; que le pouvoir judicatif tant au civil qu’au criminel, le pouvoir exécutif en entier, et ⅔ du pouvoir législatif appartenant à deux corps qui se créaient presqu’entièrement eux-mêmes, et dont les membres étaient élus à vie, il était presqu’impossible que cette formidable aristocratie ne rompît tôt ou tard l’équilibre que l’on s’imaginait pouvoir subsister à Genève. Je compris que le droit d’élire la moitié des membres de l’un de ces conseils sans avoir celui de les déplacer et le droit de déplacer annuellement la 6me partie des membres de l’autre n’étaient que de faibles barrières contre des hommes qui avaient la fortune et la vie des citoyens entre les mains, le soin de la police de la manière la plus étendue, deux négatifs sur toutes les volontés du peuple, et dont les charges étaient à vie, pour ne pas dire héréditaires. Quelle différence entre un tel gouvernement et celui d’un pays où les différents conseils à qui sont confiés les pouvoirs législatifs et exécutifs ne sont élus que pour une année, où les juges, qui ne font qu’expliquer la loi, une fois élus ne sont plus sous l’influence du souverain et ne peuvent être déplacés que juridiquement, où enfin l’on est jugé non pas même par ces juges de nom, mais par 12 citoyens pris parmi les honnêtes gens et que les parties peuvent récuser. (Tu ne seras pas étonné, mon ami, après une telle comparaison, que je me sois décidé à me fixer ici.) En voyant les défauts du gouvernement genevois, je sentis qu’il était de l’intérêt des partisans de la liberté de veiller de près les aristocrates, mais non pas de vouloir les combattre. Le parti violent qu’ont embrassé les représentans ne peut être justifié qu’en disant que les circonstances les ont entraînés, car il était impossible de n’en pas prévoir les conséquences et que la politique artificieuse des négatifs en tireroit tout le parti possible; je n’ai rien à ajouter à ce que tu dis sur la bassesse de ces derniers, et la faute des citoyens produite par l’enthousiasme de liberté n’est que trop sévèrement punie.
La lettre que je viens de recevoir est la première qui nous soit parvenue de celles que tu nous annonces nous avoir écrites. J’ai quitté Cambridge en juillet de cette année et je suis venu ici où je n’ai encore rien trouvé à faire qui me convienne. Serre n’est pas ici; je l’ai laissé à Boston d’où il est parti pour aller à ... et d’où il ne reviendra que l’année prochaine. Ce n’est pas pour toi que je cache le lieu actuel de sa résidence, mais il a des raisons pour que d’autres l’ignorent et j’ai peur que cette lettre n’éprouve des accidents. J’irai en Virginie bientôt, mais écris-moi à Philadelphie: To Albert Gallatin, citizen of Geneva, Philadelphia. Ce n’est que de peur d’équivoque que je conserve le titre de citizen of Geneva. Ecris à Serre sous mon adresse. Tu ne saurais croire le plaisir que j’ai éprouvé en apprenant que tu étais agréablement et avantageusement placé, mais tu ne m’a pas donné assez de détails sur ce qui te concerne; répare ta faute par ta première lettre.
Tu désires sans doute savoir quelles sont mes vues pour l’avenir; les voici! Ayant pour ainsi dire renoncé à Genève, je n’ai pas dû hésiter sur la choix de la patrie que je devais choisir, et l’Amérique m’a paru le pays le plus propre à me fixer par sa constitution, son climat, et les ressources que j’y pouvais trouver. Mais il serait bien dur pour moi de me voir séparé de tous mes amis et c’était sur toi que je comptais pour me faire passer une vie agréable. Dumont, dis-tu, te retient; mais qu’est-ce qui retient Dumont? Il ne doit pas douter de tout le plaisir que j’aurais à le voir. Si toi, lui, Serre et moi étions réunis, ne formerions-nous pas une société très-agréable? Tu vois que je compte que vous seriez tous les deux aussi charmés d’être avec Serre et moi que nous deux d’être avec vous. Reste à proposer les moyens de pouvoir être passablement heureux quand nous serons réunis en ayant un honnête nécessaire et jouissant de cette médiocrité à laquelle je borne tous mes vœux. Comme la campagne est notre passion favorite, c’est de ce côté que se tournent entièrement mes projets. Dans l’espace situé entre les Apalaches et les Mississippi, sur les deux rives de l’Ohio se trouvent les meilleures terres de l’Amérique, et comme le climat en est tempéré je les préférerais à celles de Machias et de la Nouvelle-Angleterre. Celles au nord de l’Ohio appartiennent au Congrès, et celles du sud à la Virginie, aux Carolines et à la Georgie. Le Congrès n’en a encore point vendu ou donné. C’est donc de celles de Virginie dont je vais parler, quoique ce que j’en dirai puisse s’appliquer au nord de l’Ohio si les achats quand ils se feront y étaient plus avantageux. Je rejette les deux Carolines et la Georgie comme malsaines et moins avantageuses. Les terres depuis le grand Canaway qui se jette dans l’Ohio 250 milles au-dessous du Fort Duquesne ou Fort Pitt ou Pittsburg, jusques tout près de l’endroit où l’Ohio se décharge dans le Mississippi, ont été achetées à très-bas prix par divers particuliers de l’État de Virginie, et c’est d’eux qu’il faudrait les racheter. Elles valent depuis 30 sols à 20 francs (argent de France) l’acre suivant leur qualité et surtout leur situation. Celles qui sont situées près de la chute de l’Ohio, le seul établissement qu’il y ait dans cet espace, sont les plus chères. On peut en avoir d’excellentes partout ailleurs pour 50 sols ou 3 francs. Je vais actuellement en Virginie et d’après mes informations j’en achèterai 2 à 3 mille acres dans une situation avantageuse. Si tu te détermines à venir te fixer avec moi, je tournerai sur-le-champ toutes mes vues de ce côté-là. Je ne te demanderais pas de quitter immédiatement la place avantageuse que tu as, mais seulement de me donner une réponse décisive. Aussitôt que ma majorité, qui sera le 29 janvier, 1786, sera arrivée, j’emploierai ma petite fortune à fixer un certain nombre de familles de fermiers irlandais, américains, &c., autour de moi, parcequ’ils m’enrichiront en se rendant heureux (enrichir veut dire une médiocrité aisée). Tu sens bien que si c’est mon avantage de faire des avances à des indifférents, ce sera me rendre service que de venir te joindre à nous, et que le peu que tu pourras apporter, joint à ce qu’il sera de mon propre intérêt de t’avancer, te mettra en état de te former une habitation par toi-même, car depuis ton paragraphe des deux louis je n’ose plus te dire que ce que j’ai t’appartient comme à moi-même. Quant à moi j’accepterais, je ne dis pas un prêt mais an don de toi comme si je prenais dans ma bourse, et je suis tellement identifié avec toi et Serre que toutes les fois que je dis Je en parlant ou en pensant à quelque plan de vie ou à quelque établissement, j’entends toujours Badollet, Serre et Moi. Je ne suis pas tout-à-fait aussi lié avec Dumont, mais je le suis autant avec lui qu’avec qui que ce soit excepté Serre et toi, et comme depuis mon départ de Genève je me suis beaucoup rapproché de sa façon de penser à bien des égards, comme il réunit les qualités du cœur et de l’esprit, il n’y a personne que je désirasse voir venir avec toi plus que lui, et à qui, si je le pouvais, je fusse de quelque utilité avec plus de plaisir. J’espère qu’en voilà assez pour l’engager à nous joindre s’il n’est pas retenu à Genève par des liens bien forts, et si ses goûts sont les mêmes que les nôtres. Je n’ai pas besoin de te dire qu’en s’établissant dans un bois loin des villes et n’ayant que peu d’habitans autour de soi, l’on doit s’attendre dans les commencements à bien des privations et surtout ne compter sur aucune des jouissances raffinées des villes. Je me sens assez de courage pour cela, mais je ne conseillerais à personne de prendre ce parti sans s’être bien consulté. Comme je suis très-gueux dans ce moment-ci, comme plus tu restes dans ta place actuelle et plus tu te prépares de moyens de réussite pour l’avenir, et comme il vaut mieux perdre un an que de s’apprêter des regrets, attends des nouvelles plus positives pour partir à moins que tu n’aies rien de mieux à faire. Mais surtout ne prends point d’engagemens en Europe qui pussent t’empêcher de venir nous joindre dans l’année prochaine ou au plus tard dans la suivante.
Si parmi les personnes que les malheurs de notre patrie en chassent, il s’en trouvait quelques-unes qui désirassent réunir leurs petites fortunes pour former un établissement un peu plus considérable, je désirerais que tu me le fisses savoir. Je pourrai depuis la Virginie leur proposer un plan plus déterminé et plus sûr. Je ne crois pas ce pays bien propre à établir des manufactures; je ne parle que de petits capitalistes comme moi, et de fermiers ou ouvriers, ces derniers (les ouvriers) en petit nombre. S’il y avait un nombre suffisant de gens qui voulussent s’expatrier, peut-être le Congrès leur accorderait des terres. Je serais charmé de pouvoir être utile à tous ceux de mes compatriotes que leur amour pour la liberté a forcés de quitter Genève, et s’ils tournaient leur vue sur les États-Unis ils pourraient compter sur mon zèle à leur donner tous les renseignemens et à faire toutes les démarches qui pourraient leur être de quelque utilité. Les citoyens américains sont très-bien intentionnés à leur égard et il y a eu beaucoup de refroidissemens entre eux et les Français à leur sujet. Il y a environ un mois qu’un homme d’un rang et d’un mérite distingué de Philadelphie demandait à l’Ambassadeur français pourquoi sa Majesté Très-Chrétienne s’était mêlée des divisions des Genevois. C’était pour leur bien, répondit Mr. de Marbois, consul de France. J’espère, répliqua l’Américain, que le roi ne prendra jamais notre bien assez à cœur pour se mêler de nos brouilleries intestines. On ne lui fit aucune réponse. Quelque haine que je puisse avoir contre le Ministère français qui nous a perdus, elle ne s’étend point jusque sur toute leur nation; je fais le plus grand cas d’un grand nombre de ses individus et il y en a quelques-uns à qui personnellement j’ai des obligations essentielles.
Je souhaiterais que cette lettre ne fût pas vue de mes parens à Genève, non pas que je veuille qu’ils ignorent ma façon de penser politique, ou que des vues intéressées me fassent désirer que mes oncles ne sussent pas que je veux me fixer en Amérique, ce qui est renoncer à toutes mes espérances de ce côté-là, mais parceque cette résolution, si elle était connue, ferait trop de peine à ma tendre mère Mlle. Pictet, qui est le seul chaînon subsistant des liens qui me retenaient à Genève. Je ne veux pas dire par là qu’elle soit la seule personne qui m’y attire; j’y ai des amis et surtout une amie qu’il me serait bien dur de quitter; mais tu me connais assez pour comprendre quels doivent être mes sentimens à l’égard de la personne à qui je dois tout et que j’ai bien mal récompensée de son amitié et de ses soins.
Mille amitiés à Dumont. Fais faire mes complimens à d’Ivernois; la manière dont il s’est comporté lui fait beaucoup d’honneur. Ecris-moi promptement et longuement. Je te donnerai des nouvelles plus positives dans deux mois. Si tu changes de demeure, prie M^e. de Vivens de t’envoyer les lettres qui te parviendront, et indique-moi ton adresse. J’espère que tu viendras bientôt tirer parti de ton Anglais. Tout homme qui a des terres ici devient citoyen et a droit de donner sa voix pour envoyer son représentant ou député à l’Assemblée Générale, et celui d’être élu soi-même s’il en est digne. Adieu, mon bon ami. Tout à toi.
Cette lettre est mise abord du brig Le Comte du Duras, Capitaine Fournier, allant à Bordeaux, et adressée à Messrs. Archer, Baix & Cie.
12 novembre, 1783.