'Peu de personnes, de nos jours, ont aussi bien connu que lui cette charmante et originale société de Genève, qui semblait dater du dix-huitième siècle, et qui en a si longtemps conservé les traditions. C'est là qu'il acquit la connaissance approfondie de notre langue; il en avait saisi les nuances délicates; il connaissait toute notre littérature. Je ne connais guère d'étrangers qui puissent parler, comprendre, écrire le français mieux que lui.

'L'allemand ne lui était pas moins familier. Le séjour à Munich lui inspira aussi le goût des arts envisagés à un point de vue qui n'est pas tout à fait le nôtre. Dans un petit volume, oeuvre de jeunesse, "Graphidae," il traduisit sous une forme poétique l'impression que lui avaient laissée les oeuvres des premiers maîtres italiens. On y retrouve, avec la mesure qui etait un des caractères de cet esprit bien pondéré, la trace des théories qui prévalaient alors dans l'Allemagne méridionale.

'À d'autres points de vue ce long séjour à l'étranger lui avait laissé des traces plus profondes encore. Il en avait rapporté une sorte de cosmopolitisme éclairé, tempéré, entretenu par ses nombreuses relations. Je ne veux pas dire qu'il ne fut pas Anglais avant tout. Passionnément patriote—et ce n'est pas moi qui lui en ferai un reproche—il épousait les passions, les colères de son pays, mais sans rudesse, sans hauteur, sans haine ou mépris des autres peuples, sans préjugés contre aucune nation étrangère.

'Il ne cessa d'entretenir des relations intimes et constantes avec tout le parti libéral français (je prends le mot libéral dans le vrai sens, le sens le plus large), depuis M. le Duc de Broglie et M. Gruizot jusqu'à notre vénéré confrère M. Barthelémy Saint-Hilaire.

'Malgré son impartialité j'oserai dire qu'il avait une certaine faiblesse pour la France. Certes il n'aurait jamais épousé la cause de la France engagée contre l'Angleterre; mais quand il voyait la France et l'Angleterre d'accord sa joie était vive. Et lors de nos malheurs, sans prendre parti dans la querelle, il n'a jamais cachée la sympathie que lui inspirait la France vaincue.

'Je ne sache pas que Reeve ait écrit aucun ouvrage de longue haleine, sauf certaines traductions difficiles, importantes: quelques-unes rappellent à cette compagnie des noms qui lui sont chers—la "Vie de Washington," par Guizot; la "Démocratic," de Tocqueville, un de ses plus intimes amis.

'Il n'a pas pris une part directe au mouvement des affaires de son pays, n'ayant siégé ni dans le parlement ni dans aucun cabinet; mais son influence était considérable: sans cesse consulté, souvent chargé de messages importants; enfin sa plume, sa plume surtout, ne restait jamais inactive, et ses écrits portaient coup. Le "Times" l'a compte longtemps parmi ses principaux collaborateurs; plus tard il se recueillit et se consacra exclusivement à la direction de la "Revue d'Edimbourg," dont il avait été longtemps un des principaux redacteurs. [Footnote: The Duke would seem to have misunderstood Reeve's position, or, more probably, his memory was confused by the lapse of forty years. Reeve was never 'un des principaux rédacteurs' of the Edinburgh Review. Till he became sole editor and, in a literary sense, autocrat, he had no part in the conduct of it, nor was he a constant contributor (cf. ante, vol. i. p. 173).]

'Je n'ai pas besoin de rappeler à l'Académie quel rôle appartient à "l'editeur" dans les grandes revues anglaises, quelle part il prend au choix des sujets, à la rédaction des articles, quelle autorité il exerce, ni de m'etendre sur l'histoire du plus ancien, je crois, des recueils périodiques, assurément un des plus importants. La "Revue d'Edimbourg" est plus qu'un simple organe; souvent elle donne la note, la formule des idées acceptées par le parti dont elle continue d'arborer les couleurs sur sa couverture bleue et chamois, les couleurs de M. Fox.

'J'ai dit que Reeve n'avait pas pris part au gouvernement. Il exerçait cependant une charge, un veritable office de judicature, dont les attributions ne sont pas d'accord avec nos moeurs et dont le titre même se traduit difficilement dans notre langue. Attaché au Conseil privé comme Appeal Clerk, puis comme Registrar, il jugeait des appels des îles de la Manche. [Footnote: This, as has been seen (ante, vol. i. pp. 85-6), is a very inexact and imperfect description of Reeve's duties, either as Clerk of Appeals or as Registrar.] On comprend qu'une connaissance si parfaite de la langue et des usages français le qualifiait particulièrement pour remplir ces fonctions, quand on songe que la langue officielle de ces îles est encore aujourd'hui le français et que dans les questions de jurisprudence la coutume de Normandie y est constamment invoquée.

'Officiellement Reeve était sous les ordres du secrétaire du Conseil privé, et ces rapports de subordination avaient créé des relations intimes entre son supérieur et lui. M. Charles Gréville avait tenu la plume du Conseil dans des circonstances deélicates et s'était trouvé mêlé à une foule d'incidents; en mourant il chargea Reeve de publier ses mémoires. Cette publication eut un grand retentissement.