“Il ne faut pas se dissimuler que la franc-maçonnerie tient entre ses mains les destinées du pays (la France). Quoiqu’elle ne compte que vingt-six mille adhérents, elle dirige à sa guise la politique française. Toutes les lois dont le catholicisme se plaint si amèrement ont été d’abord élaborées dans ses convents. Elle les a imposées au gouvernement et aux Chambres. Elle dictera toutes les mesures qui seront destinées à en assurer l’application. Nul n’en doute, et personne, non pas même les plus indépendants, n’oserait heurter de front sa volonté souveraine. Il serait aussitôt brisé, celui qui se permettrait seulement de la méconnaître.
“Jamais, depuis l’époque où Rome commandait aux rois et aux princes, on ne vit pareille puissance. Et cette puissance est d’autant plus forte, à cette heure, qu’elle vient de subir victorieusement une crise redoutable. Après l’affaire des fiches, on croyait la maçonnerie morte, tout au moins bien malade; mais, à force d’audace, elle a triomphé de ses ennemis, qui déjà sonnaient joyeusement l’hallali. Les deux tiers des membres de la Chambre actuelle sont francs-maçons.
“La volonté de la franc maçonnerie, nul ne l’ignore plus, c’est de détruire le catholicisme en France. Elle se dresse comme une Eglise contre l’Eglise de Rome. Elle n’aura ni cesse ni répit, qu’elle ne l’ait jetée bas, qu’elle n’en ait semé les poussières au vent. Tous ses ressorts sont uniquement tendus vers ce but. Les autres religions, si même elle ne les ignore momentanément, elle paraît les ménager. Elle se dit sans doute que, le catholicisme ayant rendu l‘âme sous son étreinte, l’anéantissement des autres confessions ne serait pour elle que jeu d’enfant.
“Mais l’adversaire n’est pas encore terrassé, auquel elle s’était attaquée. Il est comme Antée, qui, toutes les fois qu’il touchait le sol, retrouvait de nouvelles forces. Elle s’en rend bien compte. C’est pourquoi, crainte que d’un tour de reins désespéré il ne se dresse dans toute sa vigueur, elle n’a point poussé jusqu’ici la lutte à fond. Parfois même elle semble accorder une trêve; elle rentre dans ses quartiers. Mais, dès que la vigilance des catholiques lui paraît suffisamment endormie, elle se jette de nouveau sur sa proie. Elle continuera cette tactique jusqu’au triomphe définitif.
“Ce triomphe est-il prochain ou lointain? Pour le moment, la défiance de Rome est bien éveillée, et Pie X n’est peut-être pas de ces hommes qui se laissent prendre aux feints désarmements.
“Quelques-uns se demanderont comment il peut se faire qu’une minorité si faible gouverne ainsi tout un pays. C’est pourtant très simple. D’abord les maçons sont étroitement unis; et l’union fit toujours la force. Ensuite, appartenant tous aux classes moyennes, ils exercent par leur situation personnelle, par leurs fonctions—tous les gros bonnets de l’administration sont affiliés à la franc-maçonnerie—une influence très grande. L’on peut dire qu’ils disposent de toutes les faveurs gouvernementales; et ces faveurs, ils ne les distribuent qu’à bon escient. Non seulement donc ils tiennent à leur discrétion tous ceux qui occupent un poste quelconque de l’Etat, mais encore tous ceux qui aspirent à en occuper un, et ils sont légion. Ça leur fait une armée formidable, disciplinée par l’intérêt.
“On comprend que, dans ces conditions, la franc-maçonnerie n’ait qu’à faire un signe aux pouvoirs publics pour qu’elle soit immédiatement obéie. Quoi qu’elle décide, ce sera exécuté sur l’heure.
“La franc-maçonnerie, dit-il, sait mieux que le gouvernement lui-même, quelle somme de résistance, en ce moment, le catholicisme peut opposer à un assault décisif. Elle n’ignore pas que, quoiqu’il soit très ébranlé, il serait très hasardeux de le vouloir abattre d’un dernier coup. Elle craint surtout que, si elle ne parvenait pas à lui faire exhaler le soupir suprême, il ne retrouvât une nouvelle vie, la volonté et l’énergie de vaincre à son tour.
“La franc-maçonnerie se gardera de compromettre, dans une lutte chanceuse, les fruits de longs efforts. Elle a emprunté sa devise à Rome: ‘Patiens quia æterna,’ et elle attendra qu’elle puisse frapper à coup sûr. Les probabilités sont donc pour que, tout en s’opposant à ce que des relations soient renouées avec le Saint-Siège, elle ne chassera pas les catholiques de leurs derniers retranchements, c’est-à-dire de leurs églises; elle les y laissera tranquilles, jusqu’au jour où, par un nouveau coup d’audace, elle s’en emparera.
“Un de ses orateurs a prophétisè qu’avant peu on entendrait des ‘batteries d’allégresse’ sous les voûtes de Notre-Dame; et les prophéties maçonniques ne se sontelles pas souvent réalisées?”