«§ 646. C. En montant le long du bord, du côté de Chamouni, j'eus un plaisir inexprimable à contempler les magnifiques tables de granit dont est composée toute la tête de cette montagne. Car bien que les écailles du mica noirâtre dont cette roche est mélangée, soient parallèles entr'elles et lui donnent ainsi quelque ressemblance avec une roche feuilletée, cependant la quantité de quartz et de feldspath qui entrent dans sa composition, son extrême dureté, le peu de disposition qu'elle a à se fondre dans le sens de ses feuillets, la placent, sinon pour le nomenclateur, du moins pour le naturaliste, dans la classe des vrais granits[18]; et le parfait parallélisme de ces feuillets avec les faces des grandes tables, ou des grandes divisions du rocher, démontre que ces tables sont des couches, et non des parties séparées par des fissures accidentelles.»
Footnote 18:[ (return) ] «La dénomination de granit veiné que j'ai, à ce que je crois, employée le premier, a paru très-heureuse à quelques naturalistes, et a, au contraire, souverainement déplu à quelques autres. Un de ces derniers prétend que ce que je nomme granit veiné n'est qu'un amas de gravier graniteux, et par conséquent une espèce de grès grossier. Mais je voudrois que ceux qui de bonne foi pourroient croire que j'aie commis une erreur aussi grossière et aussi fréquemment répétée, observassent les granits du Bréven; et j'en enverrais volontiers à ceux d'entr'eux que le souhaiteroient. Lorsqu'ils verroient que les parties de quartz et de feldspath qui entrent dans leur composition, ont tous leurs angles vifs et tranchans, que ces parties sont intimement unies entre elles et empâtées les unes avec les autres, comme dans les granits en masse; que leur cohérence est aussi grande que dans ces derniers granits, et que cette roche n'en diffère absolument, comme je l'ai déjà dit, que par le parallélisme qu'observent entr'elles les lames rares de mica dont elle est mélangée: je suis persuadé qu'ils reconnoîtroient qu'elle a tous les caractères essentiels du ranit, qu'elle doit avoir la même origine, et qu'en un mot elle est au granit proprement dit, ce qu'une pierre calcaire feuilletée est à une pierre calcaire dans laquelle on ne distingue point de feuillets.»
«L'extrême régularité de ces tables achève de démontrer que ce sont de véritables couches. Leurs plans qui sont ici à découvert dans une hauteur perpendiculaire de plus de 500 pieds, sont parfaitement suivis, comme taillés au ciseau, dirigés tous comme l'aiguille aimantée, et verticaux, à quelques degrés près dont ils s'appuyent contre le corps de la montagne. On s'assure en montant que cette structure est celle de la montagne entière; on voit les profils d'une infinité de ces couches, on passe sur les sommités de ces tranches verticales, et on les voit se prolonger dans cette même direction tout au travers de la montagne. Or je demande si un naturaliste qui aura observé cet ensemble et ces détails pourra regarder cette montagne comme le produit du concours fortuit de grains de sable agglutinés entr'eux.
«Ces tables sont coupées un peu obliquement à leurs plans par des fentes dont la plupart sont à-peu-près horizontales et d'autres trés-inclinées à l'horizon. La pierre se trouve ainsi très-fréquemment coupée en parallélépipèdes obliquangles. Ces mêmes fentes rendent raison, d'une observation que j'avois faite en 1776. En examinant avec une bonne lunette, depuis une fenêtre du Prieuré, les faces verticales des couches de la sommité du Bréven, j'avois remarqué un grand dieze
bien nettement écrit sur la face de la montagne, je le vis de prés en 1781, et je reconnus qu'il étoit formé par quatre de ces fentes qui se coupoient obliquement.
«§ 647. La cime de la montagne est une pointe mousse, coupée à pic du côté de la vallée de Chamouni et arrondie de tous les autres côtés. Cette tête est entièrement couverte de débris et de blocs confusément entassé. On est étonné de trouver là ces débris, car cette cime est absolument isolée, et séparée par de larges et profondes vallées des sommités qui la surpassent en hauteur: il semble que ces débris n'aient pu tomber que du ciel; mais quand on les examine avec soin, on voit qu'ils sont du même genre de pierre que la montagne elle même; et que tous leurs angles font vifs, leurs faces planes et leur forme souvent rhomboïdale. On reconnoît donc par là que les parties supérieures de la montagne, qui sont plus exposées aux injures de l'air et qui ne sont pas assujetties par des masses situées au-dessus d'elles, se délitent et se separent. Je trouvai cependant sur la cime une pierre d'une espece différente; c'étoit une roche composée de schorl noir en aiguilles, de quartz et de grenats; sa forme étoit exactement rhomboïdale. Mais ce genre de pierre se rencontre assez souvent en filons dans les roches feuilletées et dans les granits veinés; il est donc vraisemblable que le filon auquel ce fragment avoit appartenu s'est détruit avec la partie supérieure du rocher, du moins n'en ai-je pu trouver aucun indice dans la partie solide de la montagne.
«L'admirable régularité des couches de cette cime élevée mérite l'attention des amateurs de la géologie, et la vue qu'elle présente dédommageroit seule de la peine d'y monter.
«§ 648. Mon but principal dans la premiere course que je fis au Bréven étoit de prendre de là une idée juste des glaciers de la vallée de Chamouni, de leur forme, de leur position, et de l'ensemble des montagnes sur lesquelles ils sont situés. Comme cette montagne est postée à-peu-près au milieu de la vallée de Chamouni, en face du Mont-Blanc et vis-à-vis des principaux glaciers qui en descendent, c'étoit certainement un des meilleurs observatoires que l'on pût choisir dans cette intention. J'y montai par le jour le plus beau et le plus clair; c'étoit mon premier voyage dans les hautes Alpes, je n'étois point encore accoutumé à ces grands spectacles; en sorte que cette vue fit sur moi une impression qui ne s'effacera jamais de mon souvenir.
«On découvre tout-à-la-fois et presque dans un seul tableau les six glaciers qui vont se verser dans la vallée de Chamouni, les cimes inaccessibles entre lesquelles ils prennent leur naissance; le Mont-Blanc surtout, que l'on trouve d'autant plus grand, d'autant plus majestueux, qu'on l'observe d'un lieu plus élevé. On voit ces étendues immenses de neige et de glaces, dont, malgré leur distance, on a peine à soutenir l'éclat, ces beaux glaciers qui s'en détachent comme autant de fleuves solides qui vont entre de grandes forêts de sapins, descendre en replis tortueux, et se verser au fond de la vallée de Chamouni; les yeux fatigués de l'éclat de ces neiges et de ces glaces se reposent délicieusement ou sur ces forêts, dont le verd foncé contraste avec la blancheur des glaces qui les traversent, ou dans la fertile et riante vallée qu'arrosent les eaux qui découlent de ces glaciers.»