Je vous avois annoncé que vos discours Politiques feroient parmi nous le même effet que L'Esprit des Loix. L'évènement m'a justifié, non seulement ils jouissent parmi nous de cette haute

réputation qu'ils méritent, mais ils ont donné lieu à un grand nombre d'autres ouvrages plus ou moins estimables et qui la plus part n'ont d'original que la forme. Vous en trouverez le catalogue à la suite d'une troisième édition de ma traduction que je vais donner incessamment.

Il vient d'en paroître un qui fait ici un grand bruit, et que je n'ai garde de confondre avec tous ceux dont je viens de parler. Il est intitulé, L'Ami des Hommes ou Traité de La Population. L'Auteur est un génie hardi, original, qui comme Montaigne se laisse aller à ses idées, les expose sans orgueil, sans modestie; il ne suit ni ordre ni méthode; mais son ouvrage, plein d'excellentes choses, respire le bien de l'humanité et de la patrie. Il prêche l'agriculture, et foudroye la finance. Il combat votre système sur le luxe, mais avec les égards élevés à la superiorité de vos lumières. Il m'a remis un exemplaire de son ouvrage, qu'il me prie de vous présenter comme un tribut de son estime et de la reconnoissance qu'il vous doit, pour l'utilité qu'il a tirée de vos Discours Politiques. Il ne demande pas mieux que d' être éclairé et par la noblesse des sentiments et la politesse de la conduite. Je ne crains pas de le dire. L'adversaire est digne de vous. C'est Monsieur le Marquis de Mirabeau, qui est tel qu'il paroît dans son livre—c'est à dire un des plus extraordinaires des hommes qu'il y ait en quelque pays que ce soit. Je vous prie Monsieur de m'indiquer une voie sûre pour vous faire parvenir son ouvrage.

(4.)

Dresde, le 25 Dec. 1754.

J'ai vu ici la traduction de vos Discours Politiques imprimée en Hollande; elle ne se peut pas lire; vous souffririez vous, Monsieur, de vous voir ainsi défiguré. Le Traducteur quel qu'il soit ne sait constamment ni l'Anglois ni le François. C'est probablement un de ces auteurs qui travaillent à la foire pour les libraires de Hollande, et dont les ouvrages bons ou mauvais se débitent aux foires de Leipsig et de Francfort. Les bibliothèques de ce pays ci sont remplies de livres François qui n'ont jamais été et ne seront jamais connus en France. Cette traduction passe ici pour être d'un Mr. Mauvillon de Leipsic dont le métier est de faire des livres François pour L'Allemagne, et d'enseigner ce qu'il ne sait—c'est à dire, votre langue et la nôtre. Ce qu'il y a de Saxons lettrés qui les possèdent l'une ou l'autre, et qui s'intéressent au bien de leur pays, connoissent l'excellence de votre ouvrage, me pressent de faire imprimer à Dresde même la seconde édition de ma traduction, et je pourrois bien me rendre à leur avis. Je n'attends plus que

votre réponse pour me décider. Quelque part qu'elle se fasse, je tâcherai de faire en sorte qu'elle soit belle et correcte.

(5.)

Monsieur,—Il y a à peu près un an que notre commerce épistolaire a commencé, et j'ai grand regret que par des contretems de tout espèce il ait été sitôt interrompu. Vous m'avez donné trop de preuves de votre politesse pour que je ne sois pas à présent convaincu que vous n'avez reçu aucune des lettres que je vous ai écrites de Dresde, et que j'avois essayé de vous faire passer par la voie de votre ambassadeur à cette cour. Prêt a quitter la Saxe, je vous écrivis encor de Leïpzic, pour vous rendre compte de mon séjour en ce pays, et vous dire que la dissipation où j'y avois vécu forcément, ne m'avoit pas permis d'avancer beaucoup dans la traduction de votre histoire de la malheureuse famille des Stuarts. J'ai depuis été en Hollande, et, comme je l'avois prévu j'ai appris qu'un de ces auteurs, qui travaillent à la fois aux gages des libraires qui les employent, en avoit fait une de son coté, qui étoit toute prête à paroître. Vous pouvez aisément juger du découragement où une pareille nouvelle m'a jetté. La manufacture des livres de Hollande fait réellement grand tort à notre littérature Françoise. On y employe à traduire un excellent ouvrage des gens qui ne seroient bons qu'à travailler à la fabrique du papier.