Pará, 23 Février, 1866.
Sire:—En arrivant à Pará, au commencement de ce mois j’ai eu le bonheur d’y trouver l’excellente lettre de Votre Majesté, qui m’attendait depuis quelques jours. J’aurais dû y répondre immédiatement; mais je n’étais pas en état de le faire, tant j’étais accablé de fatigue. Il y a trois ou quatre jours seulement que je commence de nouveau à m’occuper de mes affaires. J’avouerai même que le pressentiment des regrets qui m’auraient poursuivi le reste de mes jours m’a seul empêché de retourner directement aux Etats-Unis. Aujourd’hui encore j’ai de la peine à vaquer aux occupations les plus simples. Et cependant je ne suis pas malade; je suis seulement épuisé par un travail incessant et par la contemplation tous les jours plus vive et plus impressive des grandeurs et des beautés de cette nature tropicale. J’aurais besoin pour quelque temps de la vue monotone et sombre d’une forêt de sapins.
Que vous êtes bon, Sire, de penser à moi au milieu des affaires vitales qui absorbent votre attention et combien vos procédés sont pleins de délicatesse. Le cadeau de nouvel-an que vous m’annoncez m’enchante. La perspective de pouvoir ajouter quelques comparaisons des poissons du bassin de l’Uruguay à celles que j’ai déjà faites des espèces de l’Amazone et des fleuves de la côte orientale du Brésil a un attrait tout particulier. Ce sera le premier pas vers la connaissance des types de la zône tempérée dans l’Amérique du Sud. Aussi est-ce avec une impatience croissante que je vois venir le moment où je pourrai les examiner. En attendant, permettez-moi de vous donner un aperçu rapide des résultats obtenus jusqu’à ce jour dans le voyage de l’Amazone.
Je ne reviendrai pas sur ce qu’il y a de surprenant dans la grande variété des espèces de poissons de ce bassin, bien qu’il me soit encore difficile de me familiariser avec l’idée que l’Amazone nourrit à peu-près deux fois plus d’espèces que la Méditerrannée et un nombre plus considérable que l’Océan Atlantique d’un pôle à l’autre. Je ne puis cependant plus dire avec la même précision quel est le nombre exact d’espèces de l’Amazone que nous nous sommes procurées, parceque depuis que je reviens sur mes pas, en descendant le grand fleuve, je vois des poissons prêts à frayer que j’avais vus dans d’autres circonstances et vice versâ, et sans avoir recours aux collections que j’ai faites il y a six mois et qui ne me sont pas accessibles aujourd’hui, il m’est souvent impossible de déterminer de mémoire si ce sont les mêmes espèces ou d’autres qui m’avaient échappé lors de mon premier examen. J’estime cependant que le nombre total des espèces que je possède actuellement dépasse dix-huit cents et atteint peut-être à deux mille. Mais ce n’est pas seulement le nombre des espèces qui surprendra les naturalistes; le fait qu’elles sont pour la plupart circonscrites dans des limites restreintes est bien plus surprenant encore et ne laissera pas que d’avoir une influence directe sur les idées qui se répandent de nos jours sur l’origine des êtres vivants. Que dans un fleuve comme le Mississippi, qui, du Nord au Sud, passe successivement par les zones froide, tempérée et chaude, qui roule ses eaux tantôt sur une formation géologique, tantôt sur une autre, et traverse des plaines couvertes au Nord d’une végétation presque arctique et au Sud d’une flore subtropicale,—que dans un pareil bassin on rencontre des espèces d’animaux aquatiques différentes, sur différents points de son trajet, ça se comprend dès qu’on s’est habitué à envisager les conditions générales d’existence et le climat en particulier comme la cause première de la diversité que les animaux et les plantes offrent entre eux, dans les différentes localités; mais que, de Tabatinga au Pará, dans un fleuve où les eaux ne varient ni par leur température, ni par la nature de leur lit, ni par la végétation qui les borde, que dans de pareilles circonstances on rencontre, de distance en distance, des assemblages de poissons complètement distincts les uns des autres, c’est ce qui a lieu d’étonner. Je dirai même que dorénavant cette distribution, qui peut être vérifiée par quiconque voudra s’en donner la peine, doit jeter beaucoup de doute sur l’opinion qui attribue la diversité des êtres vivants aux influences locales.
Un autre côté de ce sujet, encore plus curieux peut-être, est l’intensité avec laquelle la vie s’est manifestée dans ces eaux. Tous les fleuves de l’Europe réunis, depuis le Tage jusqu’au Volga, ne nourissent pas cent cinquante espèces de poissons d’eau douce; et cependant, dans un petit lac des environs de Manaos, nommé Lago Hyanuary, qui a à peine quatre ou cinq-cents mètres carrés de surface, nous avons découvert plus de deux-cents espèces distinctes, dont la plupart n’ont pas encore été observées ailleurs. Quel contraste!
L’étude du mélange des races humaines qui se croisent dans ces régions m’a aussi beaucoup occupé et je me suis procuré de nombreuses photographies de tous les types que j’ai pu observer. Le principal résultat auquel je suis arrivé est que les races se comportent les unes vis-à-vis des autres comme des espèces distinctes; c. à. d. que les hybrides qui naissent du croisement d’hommes de race différente sont toujours un mélange des deux types primitifs et jamais la simple reproduction des caractères de l’un ou de l’autre des progéniteurs, comme c’est le cas pour les races d’animaux domestiques.
Je ne dirai rien de mes autres collections qui ont pour la plupart été faites par mes jeunes compagnons de voyage, plutôt en vue d’enrichir notre musée que de résoudre quelques questions scientifiques. Mais je ne saurais laisser passer cette occasion sans exprimer ma vive reconnaissance pour toutes les facilités que j’ai dues à la bienveillance de Votre Majesté, dans mes explorations. Depuis le Président jusqu’au plus humbles employés des provinces que j’ai parcourues, tous ont rivalisé d’empressement pour me faciliter mon travail et la Compagnie des vapeurs de l’Amazone a été d’une libéralité extrême à mon égard. Enfin, Sire, la générosité avec laquelle vous avez fait mettre un navire de guerre à ma disposition m’a permis de faire des collections qui seraient restées inaccessibles pour moi, sans un moyen de transport aussi vaste et aussi rapide. Permettez-moi d’ajouter que de toutes les faveurs dont Votre Majesté m’a comblé pour ce voyage, la plus précieuse a été la présence du Major Coutinho, dont la familiarité avec tout ce qui regarde l’Amazone a été une source intarissable de renseignements importants et de directions utiles pour éviter des courses oiseuses et la perte d’un temps précieux. L’étendue des connaissances de Coutinho, en ce qui touche l’Amazone, est vraiment encyclopédique, et je crois que ce serait un grand service à rendre à la science que de lui fournir l’occasion de rédiger et de publier tout ce qu’il a observé pendant ses visites répétées et prolongées dans cette partie de l’Empire. Sa coopération pendant ce dernier voyage a été des plus laborieuses; il s’est mis à la zoologie comme si les sciences physiques n’avaient pas été l’objet spécial de ses études, en même temps qu’il a fait par devers lui de nombreuses observations thermométriques, barométriques, et astronomiques, qui ajouteront de bons jalons à ce que l’on possède déjà sur la météorologie et la topographie de ces provinces. C’est ainsi que nous avons les premiers porté le baromètre au milieu des collines d’Almeyrim, de Monte Alégre, et d’Ereré et mesuré leurs sommets les plus élevés.
L’étude de la formation de la vallée de l’Amazone m’a naturellement occupé, bien que secondairement, dès le premier jour que je l’ai abordée.
Mais il est temps que je finisse cette longue épître en demandant pardon à Votre Majesté d’avoir mis sa patience à une aussi rude épreuve.