LISETTE.
Oui-da,[21] cela est pardonnable.
SILVIA.
De beauté[22] et de bonne mine, je l'en dispense; ce sont là des agréments superflus.
LISETTE.
Vertuchoux![23] si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.[24]
SILVIA.
Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'aimable homme: en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense. On loue beaucoup le sien; mais qui est-ce qui a vécu avec lui? Les hommes ne se contrefont-ils[25] pas, surtout quand ils ont de l'esprit? N'en ai- je pas vu, moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde? C'est la douceur, la raison, l'enjouement même; il n'y a pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités qu'on leur trouve. Monsieur un tel a l'air d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disoit-on tous les jours d'Ergaste. Aussi l'est-il[26] répondoit-on; je l'ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot.[27] Oui, fiez-vous y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparoit un quart d'heure après, pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marié; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui connoissent encore que ce visage-là, pendant qu'il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui.
LISETTE.
Quel fantasque avec ses deux visages!