On a pour ce passage, dit Brochard, deux voies différentes, la terre et la mer; et il conseille au roi de les employer toutes les deux à la fois, la première pour l'armée, la seconde pour le transport des vivres, tentes, machines, et munitions de guerre, ainsi que pour les personnes qui sont accoutumées à la mer.
Celle-ci exigera dix à douze galères, qu'on pourra, par des négociations et des arrangemens, obtenir des Génois et des Vénitiens. Les derniers possèdent Candie, Négrepont et autres îles, terres, ou places importantes. Les Génois ont Péra, près de Constantinople, et Caffa, dans la Tartarie. D'ailleurs les deux nations connoissent bien les vents et les mers d'Asie, de même que la langue, les îles, côtes et ports du pays.
Si l'on choisit la voie de mer, on aura le choix de s'embarquer, soit à Aigues-Mortes soit à Marseille ou à Nice: puis on relâchera en Cypre, comme fit Saint Louis. Mais la mer et le séjour des vaisseaux ont de nombreux inconvéniens, et il en résulte de fâcheuses maladies pour les hommes et pour les chevaux. D'ailleurs on dépend des vents: sans cesse on est réduit à craindre les tempêtes et le changement de climat. Souvent même, lorsqu'on ne comptoit faire qu'une relâche, on se voit forcé de séjourner. Ajoutez à ces dangers les vins de Cypre, qui de'leur nature sont trop ardents. Si vous y mettez de l'eau, ils perdent toute leur saveur; si vous n'en mettez point, ils attaquent le cerveau et brûlent les entrailles. Quand Saint Louis hiverna dans l'île, l'armée y éprouva tous ces inconvéniens. Il y mourut deux cens et cinquante, que contes, que barons, que chevaliers, des plus noble qu'il eust en son ost.
Il est un autre passage composé de mer et de terre, et celui-ci offre deux routes; l'une, par l'Afrique, l'autre par l'Italie.
La voie d'Afrique est extrêmement difficile, à raison des châteaux fortifiés qu'on y rencontrera, du manque de vivres auquel on sera exposé, de la traversée des déserts et de l'Egypte qu'il faudra franchir. Le chemin d'ailleurs est immense par sa longueur. Si l'on part du détroit de Gibraltar, on aura, pour arriver à deux petites journées de Jérusalem, 2500 milles à parcourir; si l'on part de Tunis, on en aura 2400. Conclusion: la voie d'Afrique est impracticable, il faut y renoncer.
Celle d'Italie présente trois chemins divers. L'un par Aquilée, par l'Istrie, la Dalmatie, le royaume de Rassie (Servie) et Thessalonique (Salonique), la plus grande cité de Macédoine, laquelle n'est qu'à huit petites journées de Constantinople. C'est la route que suivoient les Romains quand ils alloient porter la guerre en Orient. Ces contrées sont fertiles; mais le pays est habité de gens non obeïssans à l'église de Rome. Et quant est de leur vaillance et hardiesse à résister, je n'en fais nulle mention, néant plus que de femmes.
Le second est par la Pouille. On s'embarqueroit à Brandis (Brindes), pour débarquer à Duras (Durazzo) qui est à monseigneur le prince de Tarente. Puis on avanceroit par l'Albanie, par Blaque et Thessalonique.
La troisième traverse également la Pouille: mais il passe par Ydronte
(Otrante), Curpho (Corfou) qui est à mondit seigneur de Tarente, Desponte,
Blaque, Thessalonique. C'est celui qu'à la première croisade prirent
Robert, comte de Flandre; Robert, duc de Normandie; Hugues, frère du roi
Philippe I'er, et Tancrède, prince de Tarente.
Après avoir parlé du passage par mer et du passage composé de terre et de mer, Brochard examine celui qui auroit lieu entièrement par terre.
Ce dernier traverse l'Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie. Ce fut celui qu'à la même première expédition suivit une grande partie de l'àrmée de France et d'Allemagne, sous la conduite de Pierre l'hermite, et c'est celui que l'auteur conseille au roi.