Je me fis présenter à lui par mon hôte et par une autre personne, comme un homme qui vouloit aller voir dans cette ville un frère qu'il y avoit, et ils le prièrent de me recevoir dans sa troupe et de m'y accorder sûreté. Il demanda si je savois l'Arabe, le Turc, l'Hébreu, la langue vulgaire, le Grec; et comme je répondis que non: Eh bien, que veut-il donc devenir? reprit-il.
Cependant, sur la répresentation qu'on lui fit que je n'osois, à cause de la guerre, aller par mer, et que s'il daignoit m'admettre je ferois comme je pourrois, il y consentit, et après s'être mis les deux mains sur sa tête et avoir touché sa barbe, il dit en Turc que je pouvois me joindre à ses esclaves; mais il exigea que je fusse vêtu comme eux.
D'après cela j'allai aussitôt, avec un de mes deux conducteurs, au marché qu'on appelle bathsar (bazar). J'y achetai deux longues robes blanches qui me descenoient jusqu'au talon, une toque accomplie (turban complet), une ceinture de toile, une braie (caleçon) de futaine pour y mettre le bas de ma robe, deux petits sacs ou besaces, l'un pour mon usage, l'autre pour suspendre à la tête de mon cheval quand je lui ferois manger son orge et sa paille: une cuiller et une salière de cuir, un tapis pour coucher; anfin un paletot (sorté de pour-point) de panne blanche que je fis couvrir de toile, et qui me servit beaucoup la nuit J'achetai aussi un tarquais blanc et garni (sorte de carquois), auquel pendoient une épée et des couteaux: mais pour le tarquais et l'épée je ne pus en faire l'acquisition que secrètement; car, si ceux qui ont l'administration de la justice l'avoient su, le vendeur et moi nous eussions couru de grands risques.
Les épées de Damas sont le plus belles et les meilleures de tout la Syrie; mais c'est une chose curieuse de voir comment ils les brunissent. Cette opération se fait avant la trempe. Ils ont pour cela une petite pièce de bois dans laquelle est enté un fer; ils la passent sur la lame et enlévent ainsi se; inégalités de même qu'avec un rabot on enlève celles du bois; ensuite ils la trempent, puisla polissent. Ce poli est tel que quand quelqu'un veut arranger son turban, il se sert de son épée comme d'un mirior. Quant à la trempe, elle est si parfaite que nulle part encore je n'ai vu d'épée trancher aussi bien.
On fait aussi à Damas et dans le pays des miroirs d'acier qui grossissent les objets comme un miroir ardent. J'en ai vu qui, quand on les exposoit au soleil, percoient, à quinze ou seize pieds de distance, une planche et y mettoient le feu.
J'achetai un petit cheval, qui se trouva très-bon. Avant de partir je le fis ferrer à Damas; et de là jusqu'à Bourse, quoiqu'il y ait près de cinquante journées, je n'eus rien à fair à ses pieds, excepté à l'un de ceux de devant, où il prit une enclosure qui trois semaines après le fit boiter. Voici comme ils ferrent leurs chevaux.
Les fers sont légers, très-minces, allongés sur les talons, et plus amincis encore là que vers la pince. Ils n'ont point de retour [Footnote: Je crois que par retour la Brocquière a entendu ce crochet nommé crampon qui est aux nôtres, et qu'il a voulu dire que ceux de Damas étoient plats.] et ne portent que quartre trous, deux de chaque côté. Les clous sont carrés, avec une grosse et lourde tête. Faut-il appliquer le fer: s'il est besoin qu'on le retravaille pour l'ajuster, on le bat à froid sans le mettre au feu, et on le peut à cause de son peu d'épaisseur. Pour parer le pied du cheval on se sert d'une serpette pareille à celle qui est d'usage en-de-çà de la mer pour tailler la vigne.
Les chevaux de ce pays n'ont que le pas et le galop. Quand on en achète, on choisit ceux qui ont le plus grand pas: comme en Europe on prend de préférence ceux qui trottent le mieux. Ils ont les narines très-fendues courent très bien, sont excellens, et d'ailleurs coûtent très-peu, puisqu'ils ne mangent que la nuit, et qu'on ne leur donne qu'un peu d'orge avec de la paille picquade (hachée). Jamais ile ne boivent que l'après-midi, et toujours, même à l'écurie, on leur laisse la bride en bouche, comme aux mules. La ils sont attachés par les pieds de derrière et confondus tous ensemble, chevaux et jumens. Tous sont hongres, excepté quelques'uns qu'on garde comme étalons. Si vous avez affaire à un homme riche, et que vouz alliez le trouver chez lui, il vous menera, pour vous parler, dans son écurie: aussi sont-elles tenues très-fraîches et très-nettes.
Nous autres, nous aimons un cheval entier, de bonne race; les Maures n'estiment que les jumens. Chez eux, un grand n'a point honte de monter une jument que son poulain suit par derrière. [Footnote: Ce trait fait allusion aux préjugés alors en usage chez les chevaliers d'Europe. Comme ils avoient besoin, pour les tournois et les combats, de chevaux très-forts, ils ne se servoient que de chevaux entiers, et se seroient crus dêshonorés de monter une jument.] J'en ai vu d'une grande beauté, et qui se vendoient jusqu'a deux et trois cents ducats. Au reste, leur coutume est de tenir leurs chevaux sur le maigre (de ne point les laisser engraisser).
Chez eux, les gens de bien (gens riches, qui ont du bien) portent tons, quand ils sont à cheval, un tabolcan (petit tambour), dont ils se servent dans les batailles et les escarmouches pour se rassembler et se rallier; ils l'attachent à arçon de leur selle, et le frappent avec une baguette de cuir plat. J'en achetai un aussi, avec des éperons et des bottes vermeilles qui montoient jusqu'aux genoux, selon la coutume du pays.