Le karman possède aussi une côte maritime qu'on nomme les Farsats. Elle se prolonge depuis Tharse jusqu'à Courco, qui est au roi de Cypre, et à un port nommé Zabari. Ce canton produit les meilleurs marins que l'on connaisse; mais ils se sont révoltés contre lui.
Le karman est un beau prince, âgé de trente-deux ans, et qui a épousé la soeur d'Amurat-Bey. Il est fort obéi dans ses états; cependant j'ai entendu des gens qui disent de lui qu'il est très-cruel, et qu'il passe peu de jours sans faire couper des nés, des pieds, des mains, ou mourir quelqu'un. Un homme est-il riche, il le condamne à mort pour s'emparer de ses biens; et j'ai oui dire qu'il s'étoit ainsi défait des plus grands de son pays. Huit jours avant mon arrivée il en avoit fait étrangler un par des chiens. Deux jours après cette exécution il avoit fait mourir une de ses femmes, la mère même de son fils aîné, qui, quand je le vis, ne savoit rien encore de ce meurtre.
Les habitans de ce pays sont de mauvaises gens, voleurs, subtils et grands assassins. Ils se tuent les uns les autres, et la justice qu'il en fait ne les arrête point.
Je trouvai dans Cohongue Antoine Passerot, frère de ce Perrin Passerot que j'avois vu à Larande, qui tous deux accusés d'avoir voulu remettre Famagouste sous la puissance du roi de Cypre, en avoient été bannis, ainsi que je l'ai dit; et ils s'étoient retirés dans le pays du karman, l'un à Larande, l'autre à Couhongue. Mais Antoine venoit d'avoir une mauvaise aventure. Quelquefois péché aveugle les gens: on l'avoit trouvé avec une femme de la loi Mahométane; et sur l'ordre du roi, il avoit été obligé, pour échapper à la mort, de renier la foi catholique, quoiqu'il m'ait paru encore bon chrétien.
Dans nos conversations, il me conta beaucoup de particularités sur le pays, sur le caractère et le gouvernement du seigneur, et principalement sur la manière dont il avoit pris et livré Ramedang.
Le karman, me dit-il, avoit un frère qu'il chassa du pays, et qui alla se réfugier et chercher asile près du soudan. Le soudan n'osoit lui déclarer la guerre; mais il le fit prévenir que s'il ne lui livroit Ramedang, il enverroit son frère avec des troupes la lui faire. Le karman n'hésita point, et plutôt que d'avoir son frère à combattre, il fit envers son beau-frère une grande trahison. Antoine me dit aussi qu'il étoît lâche et sans courage, quoique son peuple soit le plus vaillant de la Turquie. Son vrai nom est Imbreymbas; mais on l'appelle karman, à cause qu'il est seigneur de ce pays.
Quoiqu'il soit allié au grand-Turc, puisqu'il a épousé sa soeur, il le hait fort, parce que celui-ci lui a pris une partie du Karman. Cependant il n'ose l'attaquer, vu que l'autre est trop fort; mais je suis persuadé que s'il le voyoit entrepris avec succès de notre côté, lui, du sien, ne le laisseroit pas en paix.
En traversant ses états j'ai côtoyé une autre contrée qu'on nomme Gaserie. Celle-ci confine, d'une part au Karman, et de l'autre à la Turcomanie, par les hautes montagnes qui sont vers Tharse et vers la Perse. Son seigneur est un vaillant guerrier appelé Gadiroly, lequel a sous ces ordres trente mille hommes d'armes Turcomans, et environ cent mille femmes, aussi braves et aussi bonnes pour le combat que les hommes.
Il y a là quatre seigneurs qui se font continuellement la guerre; c'est Gadiroly, Quharaynich, Quaraychust et le fils de Tamerlan, qui, m'a-t-on dit, gouverne la Perse.
Antoine m'apprit qu'en débouchant des montagnes d'Arménie par dé-là Erégli, j'avois passé à demi-journée d'une ville célèbre où repose le corps de saint Basile; il m'en parla même de manière à me donner envie de la voir. Mais on me représenta si bien ce que je perdois d'advantages en me séparant de la caravane, et ce que j'allois courir de risques en m'exposant seul, que j'y renonçât.