De ce lieu je vins à Karassar en deux jours. Carassar, en langue Turque, signifie pierre noire. C'est la capitale de ce pays, dont s'est emparé de force Amurat-Bey. Quoiqu'elle ne soit point fermée, elle est marchande, et a un des plus beaux châteaux que j'aie vus, quoiqu'il n'ait que de l'eau de citerne. Il occupe la cime d'une haute roche, si bien arrondie qu'on la croiroit taillée au ciseau. Au bas est la ville, qui l'entoure de trois côtés; mais elle est à son tour enveloppée, ainsi que lui, par une montagne en croissant, depuis grec jusqu'à mestre (depuis le nord-est jusqu'au nord-ouest). Dans le reste dé la circonférence s'ouvre une plaine que traverse une rivière. Il y avoit peu de temps que les Grecs s'étoient emparés de ce lieu; mais ils l'avoient perdu par leur lâcheté.
On y apprête les pieds de mouton avec une perfection et une propreté que je n'ai vues nulle part. Je m'en régalai d'autant plus volontiers que depuis Couhongue je n'avois pas mangé de viande cuite. On y fait aussi, avec des noix vertes, un mets particulier. Pour cela on les pelé, on les coupe en deux, on les enfile avec une ficelle, et on les arrose de vin cuit, qui se prend tout autour et y forme une gelée comme de la colle. C'est une nourriture assez agréable, sur-tout quand on a faim. Nous fûmes obligés d'y faire une provision de pain et de fromage pour deux jours; et je conviens que j'étois dégoûté de chair crue.
Ces deux jours furent employés à venir de Carassar à Cotthay. Le pays est beau, bien arrosé et garni de montagnes peu élevées. Nous traversâmes un bout de forêt qui me parut remarquable en ce qu'elle est composée entièrement de chênes, et que ces arbres y sont plus gros, plus droits et plus hauts que ceux que j'avois été à portée dé voir jusque-là. D'ailleurs ils n'ont, comme les sapins, de branches qu'à leurs cimes.
Nous vinmes loger dans un caravanserai qui étoit éloigné de toute habitation. Nous y trouvâmes de l'orge et de la paille, et il eût été d'autant plus aisé de nous en approvisionner, qu'il n'y avoit d'autre gardien qu'un seul valet. Mais on n'a rien de semblable à craindre dans ces lieux-là, et il n'est point d'homme assez hardi pour oser y prendre une poignée de marchandise sans payer.
Sur la route est une petite rivière renommée pour son eau Hoyarbarch alla en boire avec ses femmes; il voulut que j'en busse aussi, et lui-même m'en présenta dans son gobelet de cuir. C'étoit la première fois de toute la route qu'il me faisoit cette faveur.
Cotthay, quoique assez considérable, n'a point de murs; mais elle a un beau et grand château composé de trois forteresses placées l'une au-dessus de l'autre sur le penchant d'une montagne, lequel a une double enceinte. C'est dans cette place qu'étoit le fils aîné du grand-Turc.
La ville possède un caravanserai où nous allâmes loger. Déja il y avoit des Turcs, et nous fûmes obligés d'y mettre tous nos chevaux pêle-mêle, selon l'usage; mais le lendemain matin, au moment où j'apprêtois le mien pour partir, je m'aperçus qu'on m'avoit pris l'une des courroies qui me servoit à attacher derrière ma selle le tapis et autres objets que je portoîs en trousse.
D'abord je criai et me fâchai beaucoup. Mais il y avoit là un esclave Turc, l'un de ceux du fils aîné, homme de poids et d'environ cinquante ans, qui, m'entendant et voyant que je ne parlois pas bien la langue, me prit par la main et me conduisit à la porte du caravanserai. Là il me demanda en Italien qui j'étois. Je fus stupéfait d'entendre ce langage dans sa bouche. Je répondis que j'etois Franc. "D'où venez-vous? ajouta-t-il.—De Damas, dans la compagnie d'Hoyarbarach, et je vais à Bourse retrouver un de mes frères.—Eh bien, vous êtes un espion, et vous venez chercher ici des renseignemens sur le pays. Si vous ne l'étiez pas, n'auriez-vous pas dû prendre la mer pou; retourner chez vous?"
Cette inculpation à laquelle je ne m'attendois pas m'interdit; je répondis cependant que les Vénitiens et les Génois se faisoient sur mer une guerre si acharnée que je n'osois m'y risquer. Il me demanda d'où j'étois. Du royaume de France, repartis-je. Etes-vous des environs de Paris? reprit il. Je dis que non, et je lui demandai à mon tour s'il connoissoit Paris. Il me répondit qu'il y avoit été autrefois avec un capitaine nommé Bernabo. "Croyez-moi, ajouta-t-il, allez dans le caravanserai chercher votre cheval, et amenez-le moi ici; car il y a là des esclaves Albaniens qui acheveroient de vous prendre ce qu'il porte encore. Tandis que je le garderai, vous irez déjeuner, et vous ferez pour vous et pour lui une provision de cinq jours, parce que vous serez cinq journées sans rien trouver."
Je profitai du conseil; j'allai m'approvisionner, et je déjeunai avec d'autant plus de plaisir que depuis deux jours je n'avois gouté viande, et que je courois risque de n'en point tâter encore pendant cinq jours.