Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton l'une sur l'autre, et qui descendent jusqu'aux pieds. Par-dessus celles-là ils en portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu'on nomme capinat. Le capinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et de très-fins. Ils ont des bottes qui montent jusqu'aux genoux, et de grandes braies (caleçons), qui pour les uns sont de velours cramoisi, pour d'autres de soie, de futaine, d'étoffes communes. En guerre ou en route, pour n'être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les enferment dans leurs caleçons; ce qui leur permet d'agir librement.

Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourir, courent bien et longtemps; mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit, encore ne leur donnent-ils alors que cinq ou six jointées d'orge et le double de paille picade (hachée): le tout mis dans une besace qu'ils leur pendent aux oreilles. Au point du jour, ils les brident, les nettoient, les étrillent; mais ils ne les font boire qu'à midi, puis l'après-diner, toutes les fois qu'ils trouvent de l'eau, et le soir quand ils logent ou campent; car ils campent toujours de bonne heure, et près d'une rivière, s'ils le peuvent. Dans cette dernière circonstance ils les laissent bridés encore pendant une heure, comme les mules. Enfin vient un moment où chacun fait manger le sien.

Pendant la nuit ils les couvrent de feutre ou d'autres étoffes, et j'ai vu de ces couvertures qui étoient très-belles; ils en ont même pour leurs lévriers, [Footnote: Le mot lévrier n'avoit pas alors l'acception exclusive qu'il a aujourd'hui; il se prenoit pour le chien de chase ordinaire.] espèce dont ils sont très-curieux, et qui chez eux est belle et forte, quoiqu'elle ait de longues oreilles pendantes et de longues queues feuillées (touffues), que cependant elle porte bien.

Tous leurs chevaux sont Hongres: ils n'en gardent d'entiers que quelques-uns pour servir d'étalons, mais en si petit nombre que je n'en ai pas vu un seul. Du reste ils les sellent et brident à la jennette. [Footnote: Les mors et les selles à la genette avoient été adoptés en France, et jusqu'au dernier siècle ils furent d'usage dans nos manéges. On disoit monter à la genette quand les jambes étoient si courtes que l'éperon portoit vis-à-vis les flancs du cheval. Le mors à la genette étoit celui qui avoit sa gourmette d'une seule pièce et de la forme d'un grand anneau, mis et arrêté au haut de la liberté de la langue.] Leurs selles, ordinairement fort riches, sont très-creuses. Elles n'ont qu'un arçon devant, un autre derrière, avec de courtes étrivières et de larges étriers.

Quant à leurs habillemens de guerre, j'ai été deux fois dans le cas de les voir, à l'occasion des Grecs renégats qui renonçoient à leur religion pour embrasser le Mahométisme: alors les Turcs font une grande fête; ils prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi nombreuse qu'il leur est possible. Or dans ces circonstances, je les ai vus porter d'assez belles brigandines (cottes d'armes) pareilles aux nôtres, à l'exception que les écailles en étoient plus petites. Leur garde-bras (brassarts) étoient de même. En un mot ils ressemblent à ces peintures où l'on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend presqu'à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulairement une étoffe de soie qui vient jusqu'à mi-jambe.

Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme elle, et qui, haut de plus d'un demi-pied, se termine en pointe. [Footnote: Harnois, dans la langue du temps, étoit un terme général qui signifioit à la fois habillement et armure; ici il désigne une sorte de bonnet devenu arme défensive.] On le garnit de quatre clinques (lames), l'une devant, l'autre derrière, les deux autres sur les côtés, afin de garantir du coup d'épée la face, le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu'ont en France nos salades. [Footnote: Salades, sorte de casque léger alors en usage, et qui, n'ayant ni visière ni gorgerin, avoit besoin de cette bande de fer en saillie pour défendre le visage.]

Outre cette garniture de tête ils en ont assez communément une autre qu'ils mettent par-dessus leurs chapeaux ou leurs toques: c'est une coiffe de fil d'archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu'elles coûtent jusqu'à quarante et cinquante ducats, tandis que d'autres n'en coûtent qu'un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les autres, elles peuvent résister au coup de taille d'une épée.

J'ai parlé de leurs selles: ils y sont assis comme dans un fauteuil, bien enfoncés, les genoux fort haut et les étriers courts; position dans laquelle ils ne pourroient pas supporter le moindre coup de lance sans être jetés bas.

L'arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un tarquais, une épée et une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs carnes. Ce bâton a du danger quand on l'assène sur des épaules ou des bras dégarnis. Je suis même convaincu qu'un coup bien appuyé sur une tête armée de salade étourdiroit l'homme.

Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois, et ils savent très-bien s'en couvrir à cheval quand ils tirent de l'arc. C'est ce que m'ont assuré gens qui les ont long-temps pratiqués, et ce que j'ai vu par moi-même.