La politique de l’État n’a pas, comme on l’a dit, tué le commerce: elle l’a, au contraire, créé, et elle perpétue la matière commerciale; c’est grâce à elle que, sur le marché commercial d’Anvers et bientôt au Congo même—on examine la possibilité d’y établir des dépôts de vente—peuvent être offertes annuellement à tous indistinctement, sans privilège ni monopole, 5,000 tonnes de caoutchouc récolté au Congo, alors qu’antérieurement, par exemple en 1887, l’exportation du caoutchouc se chiffrait à peine par 30 tonnes. C’est l’État qui, après avoir à ses frais créé la matière commerciale, en maintient soigneusement la source au moyen des plantations et replantations.

Il n’est pas à oublier que l’État du Congo a dû compter sur ses propres ressources. Ce fut une nécessité pour lui d’utiliser son domaine dans l’intérêt général. Toutes les recettes du domaine sont versées au Trésor, ainsi que le revenu des actions dont l’État est détenteur en raison de Concessions accordées. Ce n’est même qu’en tirant tout le parti utile de ses domaines et en engageant la plus grande partie de leurs revenus qu’il a pu contracter des emprunts et provoquer à des entreprises de chemins de fer par des garanties d’intérêt, réalisant ainsi l’un des moyens les plus désirés par la Conférence de Bruxelles pour faire pénétrer la civilisation au centre de l’Afrique. Aussi n’a-t-il pas hésité à gager ses domaines dans ce but.

L’Acte de Berlin ne s’y oppose pas, car il n’a édicté aucune proscription des droits de propriété, comme on veut, après coup, le lui faire dire, tendant ainsi, consciemment ou non, à la ruine de tout le bassin conventionnel du Congo.

Il n’échappera pas non plus aux Puissances que les conclusions de la note Anglaise, en suggérant une référence à la Cour de La Haye, tendent à faire considérer comme cas d’arbitrage des questions de souveraineté et d’administration intérieure que la doctrine courante a toujours exclues des décisions d’arbitres. Pour ce qui concerne le cas actuel, il est à supposer que la suggestion d’une référence à la Cour de La Haye a une portée générale, s’il est vrai que, de l’avis des Chambres de Commerce Anglaises, “the principles and practice introduced into the administration of the affairs of the French Congo, the Congo Free State, and other areas in the conventional basin of the Congo being in direct opposition to the Articles of the Act of Berlin 1885.” Le Gouvernement de l’État n’a cessé, pour sa part, de préconiser l’arbitrage pour les dissentiments d’ordre international qui en comportaient l’application: ainsi, il voudrait voir déférées à l’arbitrage les divergences de vues qui se sont produites au sujet du bail des territoires du Bahr-el-Ghazal.

Après un examen attentif de la note Anglaise, le Gouvernement de l’État du Congo reste convaincu qu’en raison du vague et du manque complet de preuves, ce dont elle fait implicitement l’aveu, il n’est pas une juridiction au monde, en en supposant une qui ait compétence pour être saisie, qui puisse, bien loin de prononcer une sorte de condamnation, prendre une autre décision que celle de ne pas donner suite à de simples suppositions.

Si l’État du Congo se voit attaqué, l’Angleterre peut se dire que, plus que nulle autre nation, elle s’est trouvée, elle aussi, en butte aux attaques et aux accusations de toute espèce, et longue serait la liste des campagnes poursuivies en divers temps et jusque dans récentes occasions contre son administration coloniale. Elle n’a certes pas échappé aux critiques que lui ont valu ses guerres multiples et sanglantes contre les populations indigènes ni aux reproches de violenter les natifs et de porter atteinte à leur liberté. Ne lui a-t-on pas fait grief de ces longues insurrections à Sierra-Leone—de cet état d’hostilité dans la Nigérie, où tout dernièrement, d’après les journaux Anglais, la répression militaire a, en une seule circonstance, coûté la vie à 700 indigènes, à la plupart de leurs Chefs et au Sultan—de cette lutte qui se poursuit au Somaliland au prix du sacrifice de nombreuses vies humaines, sans que cependant il ne soit exprimé à la Chambre des Communes d’autre regret que celui du chiffre élevé des dépenses?

Alors que ces attaques adressées à l’Angleterre l’ont laissée indifférente, il y a lieu d’être surpris de la voir aujourd’hui attacher une toute autre importance à celles dirigées contre l’État du Congo.

On peut croire, cependant, que les préférences des indigènes de l’État du Congo demeurent acquises au Gouvernement d’une petite nation pacifique, dont les visées restent pacifiques comme a été pacifique sa création basée sur les Traités conclus avec les indigènes.

(Signé) CHR. DE CUVELIER.

Bruxelles, le 17 Septembre, 1903.