A ceux qui leur reprochent de ne pas s’occuper assez d’exportation, tout ce qui précède peut déjà répondre; mais qui donc pourrait méconnaître que, pour exporter avec fruit, il faut être assuré d’abord d’un certain débit sur le marché intérieur? Le marché intérieur est donc indispensable, et pour les fabricants belges, c’est justement ce qui leur manque.
L’Industrie Cotonnière avait dans les Indes Néerlandaises un débouché que les faveurs spéciales, accordées au pavillon et aux produits des Pays-Bas, devait rendre exclusif à son profit. Tout le trop plein de la fabrication intérieure s’écoulait donc vers ces contrées, dont la consommation s’accroissait de jour en jour. Le marché intérieur venait-il à être surchargé de marchandises, soit par un excès de production, soit par une introduction surabondante de fabricants étrangers, le fabricant cessant de produire pour la consommation indigène, allait écouler à Java ce qu’il avait en magasin, sans être obligé de suspendre ses travaux. Dans le même temps le marché de la Hollande toute entière, où se trouvent 2 millions ½ de consommateurs, lui était ouvert en concurrence avec l’étranger. Quelques préférences lui étaient pourtant accordées. Aujourd’hui le débouché des Indes Orientales est perdu, celui de la Hollande se perd tous les jours, parce que nous y retrouvons comme en Belgique le trop plein, les queues de partie de la France et de l’Angleterre; naguère encore nous avons perdu dans le Limbourg et le Luxembourg 350,000 concitoyens et consommateurs. Voilà les faits dans toute leur vérité. Comment après cela soutenir encore que la situation actuelle de l’Industrie Cotonnière est tolérable, qu’elle est meilleure qu’en 1830. Encore une fois, MM. les Représentants, votre bon sens, votre patriotisme, se soulèveront contre d’aussi grossières erreurs. Et reportant ensuite votre pensée sur la sévérité de la politique commerciale suivie par des nations voisines, vous vous direz qu’une seule voie de salut reste à notre industrie la possession de notre marché intérieur. Vous nous le donnerez, Messieurs, en retirant aux étrangers la part que la fraude leur a jusqu’à présent laissé prendre, ou vous nous adjoindrez à un plus grand territoire.
Nous vous prions donc de nous assurer, mais de nous assurer par des moyens efficaces, ce qui est notre droit légitime, c’est-à-dire la possession du seul marché qui nous reste, ou d’y suppléer soit par une réunion douanière avec la France, soit par l’accession à la ligue commerciale allemande. C’est notre seul espoir de salut. Nous vous prions encore de vous occuper de cette situation sans retard, nos souffrances sont vives, elles durent depuis long-temps; si contre toute attente l’impossibilité de nous secourir devait être finalement reconnue, comme dernière faveur, nous demanderions qu’on voulût bien nous le dire. Nous en profiterions pour abréger notre longue agonie, et pour en finir avec les sacrifices, avec ces luttes dans lesquelles nous dissipons à la fois notre temps et nos capitaux. Ainsi, Messieurs, c’est encore un service que vous nous rendrez si par votre intervention nous obtenons que le Gouvernement s’explique.
Mais nous en sommes convaincus nous n’aurons pas fait un appel inutile à vos lumières pas plus qu’à votre patriotisme: vous le savez et jamais votre cœur ne l’oubliera, de l’existence de nos établissements dépendent directement plus de 10,000 familles, plus de 50,000 individus y compris les hommes, les femmes et les enfants; ils appartiennent à toutes les provinces; aux campagnes tout aussi bien qu’aux villes; et vous sentirez que si ce moyen de travail leur était enlevé, il serait absolument impossible de leur en procurer un autre. Vous sentirez donc la nécessité de réunir vos efforts pour conserver à la Belgique une branche d’industrie qu’une volonté ferme sauvera, et qui n’attend qu’une resolution vigoureuse pour grandir, et s’affranchir du tribut qu’elle paie à l’étranger.
Vous jetterez les yeux sur l’importance de cette branche de fabrication, sur la somme de capitaux qu’elle employe et sur celle qu’elle représente; et vous vous direz que si un jour, par excès d’indifférence, on permettait que des établissements dont en 1835 votre commission centrale a estimé la production annuelle à 45 millions de francs s’écroulassent, les reproches qui viendraient atteindre les auteurs de cette catastrophe ne pourraient jamais être trop sévères. Vous ne voudrez donc pas en gardant le silence, que qui que ce soit puisse jamais essayer de faire peser l’accusation sur vous. Il vous suffira de dire que la déclaration faite par vous en 1835 n’a pas cessé d’exister; vous inviterez le Gouvernement à remplir sans délai les promesses qu’il a faites; et vous pouvez être certains, Messieurs les Représentants, que désormais les vœux que vous exprimerez en notre faveur seront d’autant mieux accueillis, qu’au Ministre qui, en plus d’une circonstance, refusa de nous entendre, a afin succédé le représentant de la ville de Gand, qui en tant d’occasions se constitua le défenseur de nos intérêts. Qu’il exécute comme ministre la politique qu’il a soutenue comme député, et l’Industrie Cotonnière sera sauvée; elle renaîtra bientôt du milieu de ses débris.
Agréez, Messieurs les Représentants, l’expression de notre profond respect.
Les Membres de la Commission Directrice de l’Association en faveur de l’Industrie Cotonnière,
- De Smet-De Naeyere, Président.
- P. Rosseel, Vice-Président.
- Verhaeghe-De Naeyere, Trésorier.
- E. J. Braeckman, Ceutbrickx, F. Claes, E. Coppens, De Cock, Paridaen-Vanderwaerden, Van Huffel, Voortman, Membres; Briavoinne, Secrétaire.
COMITÉ DE BRUXELLES.