“Je vous croyais depuis long temps échangé, et je vois avec peine qu’il n’en est rien. Combien je partage les chagrins que vous devez éprouver, de l’incertitude continuelle de votre sort, depuis votre départ de Cherbourg; c’est de mon avis la situation la plus pénible à supporter pour l’homme dont le caractère ferme et décidé, est au dessus de tous les événemens.

“Vous êtes donc encore mon bien bon ami dans l’attente de votre échange, et vous me faites entendre que vous ne la prevoyez pas prochaine. Ah! Je sens combien votre situation est cruelle; vous êtes depuis long temps éloigné de parens et amis qui vous sont chers, et à qui sans doute vous l’êtes aussi, et c’est ce qui augmente vos peines. Combien je désirerois qu’ il fut en mon pouvoir de les alléger. Mais comment? nous sommes loin l’un de l’autre. Si du moins le lieu de votre exil étoit L’Orient, aidé par mon épouse et ma petite famille, nous vous offririons les consolations de la plus tendre amitié, et si nous ne parvenions pas à dissiper entièrement vos chagrins, au moins réunis nous les partagerions. N’en doutez pas mon bien bon ami, car nous sommes sincèrement affectés de vos peines, et mon épouse (qui brule d’envie de vous connoitre, sur tout depuis votre agréable lettre) sent aussi vivement que moi, les regrets cuisants que vous éprouvez à’ être aussi long temps privé du plaisir de revoir tout ce que vous aimez chez vous. Espérons ensemble que ce moment si naturellement désiré de vous, n’est pas éloigné, et qu’au premier instant vous jouirez enfin des tendres embrassemens de tout ce qui vous est cher.

“Etes vous au moins à Verdun d’une manière agréable? Vous laisse t’on la liberté de former quelque société, qui pourrait vous distraire de vos ennuis? je le désire bien ardemment. Je ne connais personne dans cette ville, mais si vous aviez la faculté d’aller et venir dans son enceinte je ferais mes efforts pour me procurer de divers amis quelques lettres de recommendation pour vous.

“Le Mandat que vous nous aviez remis á été parfaitement acquitté depuis plus de 3 mois; ainsi point d’inquiétude de votre part à ce sujet; et quand il ne l’eut pas été aussi promptement, ce n’aurait pas été un motif d’en avoir d’avantage; vous meritez à ce sujet que je vous gronde un peu; il ne devait plus être question entre nous de nouveaux remerciemens (m’en aviez vous pas deja trop fait?) c’était un arrêté pris avant mon départ, et vous y contrevenez; que ce soit au moins pour la dernière fois, car penseriez vous mon cher ami que le plaisir étoit pour vous seul? comptez au contraire pour beaucoup celui que j’ai en faisant la connoissance d’un galant homme comme vous, et de qui, je continue à recevoir des marques d’un obligeant attachement. Ne regardez point ceci comme un froid compliment, ma plume n’est jamais que l’interpréte de mon cœur.

“Vous me faites l’offre obligeante de votre crédit pour moi, et mes amis, que le sort de la guerre rendrait malheureux en Angleterre. Je vous aime, et vous estime assez pour l’accepter avec franchise au besoin, mais toujours avec la circonspection que l’on doit au bon cœur d’un ami.

“Vous dire mon cher Capitaine avec quel plaisir je recevrai de vos nouvelles toutes les fois que vous pourrez m’en donner, ne serait rien vous apprendre de nouveau; puisque vous ne doutez surement pas de l’attachement que je vous porte: ainsi obligez moi de m’en donner le plus souvent possible, et sur tout l’avis de votre échange quand il aura lieu.

“Je crois mon cher ami n’ avoir pas besoin de vous rappeller que vous devez toujours librement et franchement disposer de moi dans toutes les occasions; faites moi le plaisir de vous en bien souvenir, et de croire de loin comme de pres, qui si les vœux que je formerai toujours pour votre bonheur sont exaucés, il ne vous restera rien a désirer.

“Il faut que je finisse mon Epitre. On ne s’ennuye pas quand on cause avec de bons amis. Il ne faut cependant pas les fatiguer, vous ne m’accuserez pas J’espére de Laconisme. Je trouverais au surplus mon excuse dans le plaisir que j’ai á m’entretenir avec vous.

“Agréez par continuation mon cher ami l’assurance des sentimens d’estime et d’attachment avec lesquels je serai toujours votre tout dévoué bon ami,