L’EXILÉ
“O deuil de ne pouvoir emporter sur la mer
Dans l’écume salée et dans le vent amer,
L’épi de son labeur et le fruit de sa treille,
Ni la rose que l’aurore fait plus vermeille
Ni rien de tout de ce qui, selon chaque saison,
Pare divinement le seuil de la maison!
Mais, puisque mon foyer n’est plus qu’un peu de cendre,
Et que, dans mon jardin, je ne dois plus entendre
Sur les arbres chanter les oiseaux du printemps;
Que nul ne reviendra de tous ceux que j’attends,
S’abriter sous le toit où nichaient les colombes,
Adieu donc, doux pays où nous avions nos tombes,
Où nous devions, à l’heure où se ferment les yeux,
Nous endormir auprès du sommeil des aïeux!
Nous partons. Ne nous pleurez pas, tendres fontaines,
Terre que nous quittons pour des terres lointaines,
O toi que le brutal talon du conquérant
A foulée et qu’au loin, de sa lueur de sang,
Empourpre la bataille et rougit l’incendie!
Qu’un barbare vainqueur nous chasse et qu’il châtie
En nous le saint amour que nous avons pour toi,
C’est bien. La force pour un jour, prime le droit,
Mais l’exil qu’on subit pour ta cause, Justice,
Laisse au destin vengeur le temps qu’il s’accomplisse.
Nous reviendrons. Et soit que nous passions la mer
Parmi l’embrun cinglant et dans le vent amer,
Soit que le sort cruel rudement nous disperse,
Troupeau errant, sous la rafale ou sous l’averse,
Ne nous plains pas, cher hôte, en nous tendant la main,
Car n’est-il pas pour toi un étranger divin
Celui qui, le front haut et les yeux pleins de flamme,
A quitté sa maison pour fuir un joug infâme
Et dont le fier genou n’a pas voulu ployer
Et qui, pauvre, exilé, sans pain et sans foyer,
Sent monter, de son cœur à sa face pâlie,
Ce même sang sacré que saigne la Patrie.
Henri de Régnier
de l’Académie Française
THE EXILE
[TRANSLATION]
Bitter our fate, that may not bear away
On the harsh winds and through the alien spray
Sheaves of our fields and fruit from the warm wall,
The rose that reddens at the morning’s call,
Nor aught of all wherewith the turning year
Our doorway garlanded, from green to sere....
But since the ash is cold upon the hearth,
And dumb the birds in garden and in garth,
Since none shall come again, of all our loves,
Back to this roof that crooned with nesting doves,
Now let us bid farewell to all our dead,
And that dear corner of earth where they are laid,
And where in turn it had been good to lay
Our kindred heads on the appointed day.
Weep not, O springs and fountains, that we go,
And thou, dear earth, the earth our footsteps know,
Weep not, thou desecrated, shamed and rent,
Consumed with fire and with blood-shed spent.
Small strength have they that hunt us from thy fold
To loosen love’s indissoluble hold,
And brighter than the flames about thy pyre
Our exiled faith shall spring for thee, and higher.
We shall return. Let Time reverse the glass.
Homeless and scattered from thy face we pass,
Through rain and tempest flying from our doors,
On seas unfriendly swept to stranger shores.
But, O you friends unknown that wait us there,
We ask no pity, though your bread we share.
For he who, flying from the fate of slaves
With brow indignant and with empty hand,
Has left his house, his country and his graves,
Comes like a Pilgrim from a Holy Land.
Receive him thus, if in his blood there be
One drop of Belgium’s immortality.
Henri de Régnier
de l’Académie Française
HORREUR ET BEAUTÉ
Sabreur de mains d’enfants qui demandaient du pain,
Brûleur de basilique et de bibliothèque,
Geste obscène, œil sanglant, front d’anthropopithèque,
L’homme ne s’est jamais plus hideusement peint.
Mais Roncevaux n’a rien de plus beau, sous son Pin,
Rien de plus pur, sous son Laurier, la fable Grecque,
Que ce jeune Monarque et son vieil Archevêque:
C’est Achille et Nestor, c’est Roland et Turpin.
Roi, d’un juste reflux puissions-nous voir la vague!
Et toi, puisque ta main éleva dans sa bague
Le seul reflet de ciel qui bénit cet Enfer,
Que la pourpre sur toi soit plus cardinalice,
Prêtre! et que de la Croix qui n’était pas de Fer
Un Christ plus abondant coule dans ton calice!
Edmond Rostand