Le sieur de Poutrincourt n'eut à-peine pris haleine apres tant de travaux, qu'il envoya chercher Membertou premier & plus ancien Capitaine de cette contrée, pour lui rafrechir la memoire de quelques enseignemens de la Religion Chrétienne que nous lui avions autrefois [10] donné, & l'instruire plus amplement és choses qui concernent le salut de l'ame, afin que cetui-ci reduit, plusieurs autres à son exemple fissent le méme. Comme de fait il arriva. Car apres avoir esté catechizé, & les siens avec lui, par quelque temps, il fut baptizé, & vingt autres de sa troupe, le iour sainct Iehan Baptiste 1610. |b Liv. 5. ch. 5. pa. 638.| les noms desquels i'ay enrollé en mon Histoire de la Nouvelle Franceb selon qu'ils sont écrits au registre des baptémes de l'Eglise metropolitaine de dela, qui est au Port Royal. |a Mission.| [136] Le Pasteur qui fit ce chef d'œuvre fut Messire Iesse Fleuche natif de Lantage, diocese de Langres, homme de bonnes lettres, lequel avoit pris sa missiona de Monsieur le Nonce du Sainct Pere Euesque de Rome, qui estoit pour lors, & est encore à Paris. Non qu'un Euéque François ne l'eust peu faire: mais ayant fait ce choix, ie croy que ladite mission est aussi bonne de lui (qui est Evéque) que d'vn autre, encore qu'il soit étranger. Toutefois i'en laisse la cõsideration à ceuq qui y ont plus d'interest que moy, estant chose qui se peut disputer d'une part & d'autre, parce qu'il n'est pas ici en son diocese. Ledit Seigneur Nonce, dit Robert Vbaldin, lui bailla permission d'ouir par dela les confessions de toutes personnes, & les absoudre de tous pechés & crimes non reservés expressement au siege Apostolique; & leur enioindre des penitences selon la qualité du peché. En outre lui donna pouvoir de consacrer & benir des chasubles & autres vétemens sacerdotaux, & des paremens d'autels, excepté [11] des Corporaliers, Calices, & Paténes. C'est ainsi que ie l'ay leu sur les lettres de ce octroyées audit Fleuche premier Patriarche de ces terres là. Ie di patriarche, par ce que communement on l'appelloit ainsi: & ce mot l'a deu semondre à mener vne vie pleine d'integrité & d'innocence, comme ie croy qu'il a fait. Or ces baptizailles ne furent sans solennités. |b confession de Foy de Membertou.| Car Membertou (& consequemmentb les autres) avant qu'estre introduits en l'Eglise de Dieu, fit vne reconoissance de toute sa vie passée, confessa ses pechés, & renonça au diable, auquel il avoit servi. Là dessus chacun chanta le Te Deum de bon courage, & furent les canons tirés avec grand plaisir, à-cause des Echoz qui durent audit Port Royal, prés d'un [138] quart d'heure. C'est vne grande grace que Dieu a fait à cet homme d'avoir receu le don de la Foy, & de la lumiere Evangelique, en l'âge où il est parvenu, qui est à mon avis de cent dix ans ou plus. Il fut nommé Henri du nom de nostre feu Roy Henri le Grand. |a Pa. 638.| D'autres furent nommez des noms du sainct Pere le Pape de Rome, de la Royne, & Messeigneurs & Dames ses enfans, de Monsieur le Nonce, & autres signalez personnages de deça, lesquels on print pour parrins, comme ie l'ay écrit en madite Histoire.a Mais ie ne voy point que ces parrins se soient souvenus de leurs filieuls, ni qu'ils leur ayent envoyé aucune chose pour les sustenter, ayder, & encourager à demeurer fermes en la Religion qu'ils ont receuë: Car pour du pain on leur fera croire ce que l'on voudra, & peu à peu leur terre [12] estant cultivée les nourrira. Mais il les faut ayder du commencement. Ce qu'a fait le sieur de Poutrincourt tant qu'il a peu, voire outrepassant son pouvoir il en a ieusné par apres, comme nous dirons ailleurs.

RELIGION.

Sieur de Poutrincourt had hardly taken breath after so many labors, when he sent for Membertou, chief and oldest Captain of this country, to refresh his memory in regard to some of the principles of the Christian Religion, which we had [10] previously taught him, and to instruct him more fully in things which concern the salvation of the soul; so that, he being converted, many others might follow his example. As in truth it came to pass. For after having been catechized for some time, and his family with him, he was baptized, as were also twenty others of his company, upon saint John the Baptist's day, 1610. |b Book 5. ch. 5. page 638.| I have enrolled their names in my History of New France,b just as they are written over there in the baptismal register of the mother-Church, which is at Port Royal. The Pastor who accomplished this master-piece [chef d'œuvre] was Messire Jesse Fleuche, a native of Lantage, in the diocese of Langres; |a Commission.| he is a scholarly man, and received his commission afrom Monsieur, the Ambassador of the Holy Father, the Bishop of Rome, who was then, and is still, in Paris. Not that a French Bishop might not have given it to him; but, as this one was chosen, I believe the said commission is as good from him (since he is a Bishop), as from another, although he is a stranger. However, I leave the consideration of this matter to those who have more interest in it than I have, it being a question that admits of dispute on both sides, since here he is not in his diocese. This Ambassador, called Robert Ubaldin,[18] gave him permission to hear confessions from all people over there, and to absolve them from all sins and crimes not strictly reserved to the Apostolic see; and to impose upon them penances, according to the character of the sin. Furthermore, he gave him power to consecrate and bless the chasubles, and other priestly vestments, and the altar furnishings, except [11] the Corporals, Chalices, and Patens. It is thus that I have seen it stated in the credentials granted to the said Fleuche, first Patriarch of those lands. I say patriarch, because that is what he was generally called: and this was an incentive to him to lead a life full of integrity and innocence, as I believe he has done. Now these baptismal ceremonies were not without solemnity. |b Confession of Membertou.| For Membertou (and consequentlyb the others), before being introduced into the Church of God, made an examination of all his past life, confessed his sins, and renounced the devil, whom he had served. Then each one joined heartily in singing the Te Deum, and there was a joyful discharge of cannon, so that the Echoes lingered in Port Royal nearly a quarter of an hour. God has shown great mercy in granting that this man should receive the gift of Faith, and the light of the Gospel, at the age to which he has attained, which is, I believe, one hundred and ten years, or more. He was named Henry, after our late King, Henry the Great. |a Page 638.| Others were given the names of the holy Father, the Pope of Rome, of the Queen, of my Lords and Ladies, her children, of Monsieur the Nuncio, and of other notable personages over here, who have been chosen as godparents, as I have written in my History.a But I do not see that these godparents have remembered their children, nor that they have sent them anything to support, aid, and encourage them in remaining firm in the Religion which they have accepted: for, if you give them bread, you can make them believe almost anything you wish; when, little by little, their land [12] is cultivated, they will derive from it their support. But they must be assisted in the beginning. Sieur de Poutrincourt has done this as far as he was able, even going beyond his means, for which he fasted afterwards, as we shall relate elsewhere.

RETOUR EN FRANCE.

Trois semaines apres l'arrivée dudit Sieur en sa terre du Port Royal il avisa de renvoyer en France le Baron de sainct Iust son fils ainé, ieune Gentilhomme fort experimenté à la marine, & lequel à cette occasion Monsieur l'Admiral a honoré du tiltre de Vice-Admiral en la mer du Ponant és cótes de dela. Car ayant a nourrir beaucoup d'hommes au moins l'espace d'un an & plus, attendant vne cueillette de blez, il estoit besoin d'une nouvelle charge de vivres & marchandises propres au commun vsage tant de lui & des siens, que des Sauvages. Il le fit donc partir le 8. [140] Iuillet, lui enioignant d'estre de retour dans quatre mois, & le conduisit dans vne Pinasse, ou grande chalouppe environ cent lieuës loin. En cette saison on a beau rire le long de la côte. Car il y a des iles en grand nombre vers le Cap Fourchu, & le Cap de Sable si pleines d'oiseaux, qu'il ne faut qu'assommer & charger, & avec ce le poisson y foisonne en telle sorte, qu'il ne faut que ietter la ligne en mer & la retirer. La contrarieté du vent les ayant plusieurs fois [13] contraint de mouiller l'ancre parmi ces iles, leur fit faire epreuve de ce que ie di. Ainsi ledit de sainct Iust s'en alla rengeant la terre l'espace de deux cens lieuës, iusques à ce qu'il eut passé l'ile de Sable, ile dangereuse pour estre basse & sans port asseuré, sise a vingt lieuës de la terre ferme vis à vis la terre de Bacaillos. |a Voy l'Histoire de la Nouvelle France liv. 4. Chap. 12.| Le 28. de Iuillet il estoit sur le Banca aux Moruës, là où il se rafraichit de vivres, & rencontra plusieurs navires de noz havres de France, & vn Anglois, d'où il eut la premiere nouvelle de la mort de nôtre grand Roy Henri. Ce qui le troubla & sa compagnie, tant pour l'accident si funeste de cette mort, que de crainte qu'il n'y eust du trouble pardeça. Le Dimanche premier iour d'Aoust ils quitterent ledit Banc, le 20. eurent la veuë de la terre de France, & le 21. entrerent dans le port de Dieppe.

RETURN TO FRANCE.

Three weeks after the Sieur's arrival at his estates in Port Royal, he made up his mind to send back to France his eldest son, the Baron de sainct Just, a young Gentleman who is well versed in seamanship, and whom, upon this occasion, Monsieur the Admiral has honored with the title of Vice-Admiral of the Western ocean and its more distant coasts. For, being obliged to furnish food for a great many men at least during the space of a year and more, while waiting for the wheat crop, he needed a new supply of provisions and merchandise suitable for general use, both for himself and his people, and for the Savages. So he had him leave on the 8th of July, enjoining him to be upon his return voyage in four months; and he accompanied him in a Pinnace, or large boat, for about one hundred leagues. At this season it is pleasant to sail along the coast, for there are a great many islands in the neighborhood of Cape Fourchu[19] and Cape Sable, which are so full of birds, that all there is to do is to knock them down and reload; also, fish are so plentiful, that it is only necessary to throw out the line and draw it in. Contrary winds, having several times [13] forced them to cast anchor among these islands, this gave them an opportunity of verifying what I have said. So sainct Just continued to coast along for two hundred leagues, until he had passed Sable island,[20] a dangerous place because it is low and has no safe harbor; it is twenty leagues from the mainland opposite the land of Bacaillos.[21] |a See History of New France, book 4. ch. 12.| On the 28th of July, he reached the Codfisha Banks, where he obtained fresh food and met several ships from our French ports, and one English ship, whence he received the first news of the death of our great King Henry. This grieved him and his crew, on account of the sad circumstances surrounding the death, and because they feared trouble might arise from it. Sunday, the first day of August, they left these Banks; on the 20th they sighted the land of France and on the 21st entered the port of Dieppe.

AUANCEMENT DE LA RELIGION.

Comme le sieur de Poutrincourt suivoit la côte conduisant son fils sur le retour, il trouva quelques Sauvages de conoissance en vne ile, où ils s'estoient cabannez, faisans pécherie: lesquels ayant abordé, ils en furent tout ioyeux: |a Acte de pieté.| Et apres quelques propos tenus de Membertou, & des autres, & de ce qui s'estoit passé [142] en leurs baptizailles,a il leur demanda s'ils vouloient point estre comme luy, & croire en Dieu pour estre aussi baptizés; A quoy ils [14] s'accorderent apres avoir esté instruits. Et là dessus il les envoya au Port Royal pour estre plus à loisir confirmés en la Foy & doctrine Evangelique: là où estans ils furent baptizés. Cependant ledit Sieur poursuivoit sa route allant toujours avant le long de la côte, tant qu'il vint au Cap de la Héve, environ lequel endroit il laissa aller à la garde de Dieu ledit sieur de sainct Iust son fils, & virant le cap en arriere cingla vers la riviere dudit lieu de la Héve, qui est vn port large de plus de deux lieuës & long de six, cuidant y trouver vn Capitaine dés long temps appellé Martin par noz François. Mais il s'en estoit retiré, à-cause de quelque mortalité là survenuë par des maladies dysenteriaques. Depuis, ledit Martin ayant entendu que ledit Sieur lui avoit fait tant d'honneur que de l'aller chercher, il le suivit à la piste avec trente-cinq ou 40. hommes, & le vint trouver vers le Cap de Sable pour le remercier d'une telle visite. Ledit Sieur homme accort & benin le receut humainement, encores qu'auparavant en l'an 1607. il y eust eu quelque colere contre lui, sur ce que passant icelui Sieur par ledit lieu de la Héve foible de gens, & se voyant environné de trois chaloupes de Sauvages pleines de peuple, il les fit ranger toutes d'un côté. Sur quoy ledit Martin ayant dit qu'il avoit donc peur d'eux, il fut en danger de voir par effet que sa conclusion estoit fausse. |b Acte de pieté.| A cette derniere rencontre ledit Martin fut caressé & invité à se faire Chrétien, comme Membertou, & bplusieurs autres: & [15] s'en aller au Port Royal pour y recevoir plus ample instruction. Ce qu'il promit [144] faire avec sa troupe. Et d'autant que les Sauvages ne vont iamais voir leurs amis les mains vuides, il alla à la chasse, afin de porter de la venaison audit lieu: & cependant ledit Sieur s'avance & va devant pour les y attendre. |c Peril.| Mais étant environ le Cap Fourchu,c le voila porté d'un vent de terre droit à la mer, & ce si avant, qu'il fut six iours sans aucune provision de vivres (que de quelques oiseaux pris és iles, qu'il avoit de reste) & sans autre eau douce que celle qui se recuilloit quelquefois dans les voiles: Bref sans rien voir que ciel & eau; & s'il n'eust eu vne petite boussolle il estoit en danger d'estre porté à la côte de la Floride par la violence des vents, des tempétes, & des vagues. En fin par son industrie & iugement il vint terrir vers l'ile sainte Croix, là où Oagimont Capitaine dudit lieu lui apporta des galettes de biscuit qu'il avoit troquées avec noz François. Et delà estant en lieu de conoissance il traversa la baye Françoise large en cet endroit de vingt lieuës, & vint au Port Royal cinq semaines apres sa departie où il trouva des gens bien etonnés pour sa longue absence, & qui desia pourpensoient vn changement qui ne pouvoit estre que funeste. C'est ainsi qu'au peril de sa vie, avec des fatigues & souffrances incroyables il va chercher des brebis egarées pour les amener à la bergerie de Iesus-Christ, & accroitre le Royaume celeste. Que si la conversion de ces peuples ne se fait par milliers, il faut penser [16] que nul Prince ou Seigneur n'a iusques ici assisté ledit sieur de Poutrincourt, auquel méme les avares vont ravir ce qui est de sa province, & sa bonté souffre cela, pour ne faire rien qui puisse aigrir les grands de deça, encores que le Roy luy ayant donné la terre il puisse iustement empecher [146] qu'on ne lui enleve les fruits d'icelle, & qu'on n'entre dans ses ports, & qu'on ne lui coupe ses bois. Quand il aura de plus amples moyens il pourra envoyer des hommes aux terres plus peuplées, où il faut aller fort, & faire vne grande moisson pour l'amplification de l'Eglise. Mais il faut premierement batir la Republique, sans laquelle l'Eglise ne peut estre. Et pour ce le premier secours doit estre à cette Republique, & non à ce qui a le pretexte de pieté. Car cette Republique estant établie, ce sera à elle à pourvoir à ce qui regarde le spirituel. Retournons au Port Royal. Là ledit Sieur arrivé trouva Martin & ses gens baptizés, & tous portés d'un grand zele à la Religion Chrétienne, oyans fort devotement le service divin, lequel estoit ordinairement chanté en Musique de la composition dudit Sieur.

PROGRESS OF RELIGION.