La premiere est tirée de l'interest des Sauuages de l'Isle, des Algōquaĩs, & des autres nations qui sont entre Kebec & les Hurons. Ces peuples voudroyent bien que les Hurons ne descendissent point aux Frãçois pour traitter leurs pelleteries, afin de remporter tout le gain de la traitte, desirans eux-mesmes aller recueillir les [206] marchandises des peuples circonuoisins pour les apporter aux François: c'est pourquoy ils ne sont pas bien aises que nous allions aux Hurons, s'imaginans qu'on les sollicite de descendre, & que les François estans auec eux, on ne sçauroit si aisémẽt leur fermer le passage. La seconde raison est tirée de la crainte des Hurons: ils voyent que les François ne veulent point receuoir de presẽs pour la mort de leurs hommes quand on en a tué quelqu'vn: ils craignent que leur ieunesse ne fasse quelque mauuais coup, car ils seroient obligez d'amener vif ou mort celuy qui auroit cõmis quelque meurtre, ou bien de rompre auec les François. Cela les tient en ceruelle, d'ailleurs, le sieur de Champlain leur tesmoignant [20] qu'il n'y a point de vraye amitié si on ne s'entreuisite les vns les autres: ils desirẽt grandemẽt, du moins en apparẽce, de nous auoir [207] en leur païs. Dieu a placé des limites dans les temps, qu'on ne scauroit outrepasser: quand le moment sera arriué auquel il a deliberé de donner secours à ces nations, il n'y a digue ny barriere qui puisse resister à sa puissance.

The first is found in the interests of the Island Savages, the Algonquains, and the other tribes which are between Kebec and the Hurons. These people, in order to monopolize the profit of the trade, prefer that the Hurons should not go down the river to trade their peltries with the French, desiring themselves to collect the [206] merchandise of the neighboring tribes and carry it to the French; that is why they do not like to see us go to the Hurons, thinking that we would urge them to descend the river, and that, the French being with them, it would not be easy to bar their passage. The second reason may be found in the fear of the Hurons, who see that the French will not accept presents as a compensation for the murder of one of their countrymen; they fear that their young men may do some reckless deed, for they would have to give up, alive or dead, any one who might have committed murder, or else break with the French. This makes them uneasy. Aside from this, as sieur de Champlain has told them that there is no true friendship unless visits are interchanged, they are very desirous, at least in appearance, to have us [207] in their country. God has set limits to time, which man cannot pass. When the moment shall have come which he has fixed for giving succor to these tribes, there will be neither dike nor barrier that can resist his power.

Au reste cõme ie ne cognois point les secrets ressorts de sa prouidence, ie n'ay peu encor iusques à present m'attrister de ce retardement de nos Peres. Autant que nous pouuons coniecturer par les apparences humaines il y auoit esperance d'vne grande moisson: mais ayant fait tout ce que nous auons peu pour enuoier des ouuriers à cette recolte, nous croyons que le maistre du champ n'a pas voulu qu'on y mist encore la faucille: si ce coup est vn coup de sa bõté, qui void au delà de nos pensées qu'il soit beny pour vn iamais: si c'est vn coup de sa iustice qui ait voulu [208] chastier si rigoureusement nos offenses, qu'il foit encor beny au delà des temps. Nous detestons la cause de ce chastiment, & adorons la main qui nous frape, auec vne tres-grande confiance que celuy qui a tiré la lumiere des tenebres, tirera du bien de ce malheur. Nos Peres ne ferõt point icy oisifs. Le Pere Brebeuf leur fera leçon tous les iours soirs & matins de la langue des Hurons. Ie me sens moy-mesme fort porté d'aller à cette eschole, afin que si V. Reuer. me veut enuoyer l'an qui vient auec eux i'aye desia quelque auance: ie n'ay encor rien cõclud d'asseuré sur ce point: i'y veux pẽser pl9 à loisir deuãt Dieu.

However, as the secret resources of his providence are hidden from me, I have not been able, up to the present time, to look with regret upon this delay of our Fathers. As far as we are able to foresee with our human vision, there are hopes of a great harvest; but, having done all that was in our power to send laborers to this field, we believe that the master thereof does not wish the sickle to be yet used upon it. If this blow is a blow from the kindness of him who sees beyond our thoughts, may he be forever blessed. If it is a stroke of his justice for the [208] severe chastisement of our offences, still be he blessed beyond all time. We hate the cause of this chastisement, and adore the hand that strikes us, very confident that he who drew light out of darkness will draw good from this misfortune. Our Fathers will not be idle here. Father Brebeuf will teach them every day, evening and morning, the language of the Hurons. I myself feel very much inclined to go to this school, in order that, if Your Reverence should wish to send me with them next year, I may already have made some progress; I have decided nothing certain yet upon this point; I wish to think about it more at my leisure before God.

Pour retourner à nos Hurons, Louys Amantacha [22] voyant que nous n'alliõs point en son païs, & qu'il s'ẽ deuoit aller le lendemain au poinct du iour, il s'en vint coucher en nôtre petite maison pour se confesser & [209] cõmunier encore vne fois auant son depart; ce qu'il fit, nous donnãt vne grande consolation, & le iour suiuãt 6. Aoust tous les Hurons trousserent bagage; & en moins de riẽ enleuerẽt leurs maisons & leurs richesses, & les emporterẽt auec eux pour s'en seruir pendant le chemin d'enuiron 300 lieuës qu'on conte de Kebec en leur païs. I'entretins quelque tẽps Louys Amãtacha, ie le sonday le mieux qu'il me fut possible; car les Sauuages sont assez complaisans & dissimulez: ie ne trouuay rien que de bon en luy, c'est l'vn des bõs esprits que i'aye veu parmy ces peuples V. R. me permettra s'il luy plaist, de le recommãder à ses prieres & à celles de tous nos Peres & Freres de sa prouince; car si vne fois l'esprit de Dieu s'empare de cete ame, ce sera vn puissant secours pour ceux qui porteront les bonnes nouuelles de l'Euãgile en ces contrées, & [210] au contraire comme il a frequēté les Anglois, s'il se porte au mal il gastera tout: mais nous auõs pl9 sujet d'esperer le biē, que de craindre le mal. Il semble d'ailleurs que Dieu vueille ouurir les tresors de sa misericorde à ces pauures Barbares qui nous souhaittent, du moins à ce qu'il semble auec affection. Ie voy vn grand desir en nos Peres de deuorer toutes ces difficultez qui se rencontrent dãs l'estude de ces langues, & vous diriez quasi que Dieu les a arrestez pour les acquerir icy plus cõmodement, afin qu'ils puissēt à mesme temps mettre le feu en diuers endroits des Hurons quand sa Maiesté leur y donnera entrée. Ie ne crains qu'vne chose en ce dilayement, que l'Ancienne Frãce ne se [24] lasse de secourir la Nouuelle voiãt que la moisson tarde tant à meurir: mais qu'ō se souuienne que les potirõs naissent en vne nuict, & qu'il faut [111 i.e., 211] des années pour meurir les fruicts de la palme. On a esté 38 ans à ce que i'ay ouy dire, auant que de rien faire au Brasil. Combien a on attendu aux portes de la Chine? Dieu vueille qu'õ y soit biē entré de l'heure que ie parle. Ceux qui courent, & qui s'eschauffent si fort se lassent bien souuent plus qu'ils n'auancent. Ie ne dy pas cecy pour reietter bien loing la conuersion des Sauuages. Si nos Peres fussent entrés cette année aux Hurõs ie m'attendois de rescrire à V. R. l'an prochain que, receperat Samaria verbum Dei, que ces barbares auoient receu la foy; ce fera quãd il plaira à celuy duquel dépẽd ce grãd ouurage: car à mõ aduis les hõmes y peuuent bien peu, quoy qu'ils n'y doiuent espargner ny leurs trauaux, ny leur sãg, ny leur vie. ô qui verroit dans l'vne des grandes ruës de Paris ce que ie voyois il y a trois iours aupres du grand fleuue S. [212] Laurẽs, cinq ou six cens Hurõs vestus à la Sauuage, les vns de peaux d'ours, les autres de peaux de castor, & d'autres de peau d'Eslan, tous hõmes bien faits, d'vne riche taille, hauts, puissans, d'vne bõne paste, d'vn corps biẽfourny; qui les verroit dy ie demãdans secours, & proferans les parolles que disoit ce Macedonien à sainct Paul, Transiens in Macedoniam adiuua nos: Venés, secourés nous, apportés en nostre païs le flambeau qui n'y a iamais esclairé! ô que ce spectacle donneroit de cõpassion à ceux qui ont tant soit peu d'amour de celuy qui a verse tout sõ sang pour ces ames qui se perdent tous les iours faute que personne ne le recueille pour leur appliquer.

To return to our Hurons: Louys Amantacha, seeing that we were not going to his country, and that he was to leave us next morning at daybreak, came to sleep in our little house, in order to confess and [209] to receive holy communion once more before his departure. This he did, causing us great consolation; and on the following day, August 6th, all the Hurons packed their baggage, and in less than no time took away their houses and their riches, and carried them off, to use them on the road of about 300 leagues, which is the distance reckoned to be between Kebec and their country. I talked for some time with Louys Amantacha, and sounded him as well as I could; for the Savages are quite artful and dissimulating. I found nothing but good in him; he is one of the admirable character that I have seen among these people. Your Reverence will permit me if you please, to recommend him to your prayers and to those of all our Fathers and Brothers in your province; for, if once the spirit of God takes possession of this soul, he will be a powerful reinforcement for those who will carry the good news of the Gospel into these countries; and, [210] on the contrary, as he has associated with the English, if he be inclined to evil, he will ruin everything; but we have more reason to hope for good than to fear evil. Besides, it seems that God desires to open the treasures of his mercy to these poor Barbarians, who look upon us with affection; at least, judging from appearances. I see a great desire among our Fathers to overcome all the difficulties which are encountered in the study of these languages; and you might almost say that God has detained them that they may learn them more conveniently here, and may, at the same time, kindle the fire in a number of places among the Hurons, when his Majesty shall have opened to them the way. I only fear one thing in this delay; that Old France may fail to give New [France] the necessary aid, seeing that the harvest is so slow in ripening. But let it be remembered that mushrooms spring up in a night, while it requires [111 i.e. 211] years to ripen the fruits of the palm. It was 38 years, as I have heard, before anything was accomplished in Brazil. How long have they been waiting at the gates of China? May it be God's will that they have been received there at the hour when I write. Those who run and become greatly heated often weary themselves more than they advance. I do not say this to defer for a long time the conversion of the Savages. If our Fathers had gone among the Hurons this year, I expected to write to Your Reverence next year that receperat Samaria verbum Dei; that these barbarians had received the faith. That will be when it shall please him upon whom all of this great work depends; for, in my opinion, men can accomplish but very little here, although they should spare neither their labor, nor their blood, nor their lives. Oh, whoever would see in one of the great streets of Paris what I saw three days ago near the great river St. [212] Lawrence, five or six hundred Hurons in their Savage costumes,—some in bear skins, others in beaver, and others in Elk skins, all well made men of splendid figures, tall, powerful, good-natured, and able-bodied,—whoever would see them, I say, asking help and uttering the word of that Macedonian to saint Paul: Transiens in Macedoniam adjuva nos; "Come, help us, bring into our country the torch which has never yet illuminated it!" Oh, what compassion this spectacle would excite in these people, however little love they have for him who shed his blood for these souls that are being lost every day, because no one gathers it up to apply it to their salvation.

[26] Mais il est tantost temps de m'auiser que ie n'escry plus vne lettre, mais vn liure, tant ie suis long: ce n'estoit pas mõ dessein de tãt escrire, les feuillets se sont multipliés insensiblemẽt, [213] & m'ont mis en tel point qu'il fault que i'enuoie ce brouillard pour ne pouuoir tirer & mettre au net ce que ie croirois debuoir estre presenté à V.R. I'escriray vne autre fois plus precisemẽt & plus asseuremẽt. On se fie beaucoup en ces premiers cõmẽcemens, cõme i'ay dit, au rapport de ceux qu'on croid auoir prattiqué les Sauuages. Plus valet oculatus testis quàm decem auriti. I'ay remarqué qu'apres auoir veu quelque action commune à deux ou trois Sauuages, on l'attribue incontinent à toute la Nation: L'argument qui se fait du denombremẽt des parties est fautif s'il ne les comprẽd toutes ou la plus grande partie. Aioustés qu'il y a quantité de peuples en ces contrées qui conuiennent en plusieurs choses, & differẽt en beaucoup d'autres; si bien quãd on dit que les Sauuages ont coustume de faire quelque action, cela peut estre vray [214] d'vne nation, & non pas de l'autre: Le temps est le pere de la verité.

But it is about time for me to reflect that I am no longer writing a letter, but a book, I have made it so long. It was not my intention to write so much; the pages have insensibly multiplied [213] and I am so situated that I must send this scrawl, as I am unable to rewrite it and to make a clean copy of it, such as I think ought to be presented to Your Reverence. I shall write another time more accurately, and with more assurance. In these beginnings, as I have said, much confidence is given to the reports of those who are believed to have had experience among the Savages. Plus valet oculatus testis quàm decem auriti. I have observed that, after having seen two or three Savages do the same thing, it is at once reported to be a custom of the whole Tribe. The argument drawn from the enumeration of parts is faulty, if it does not comprehend all or the greater part. Add to this that there are many tribes in these countries who agree in a number of things, and differ in many others; so that, when it is said that certain practices are common to the Savages, it may be true [214] of one tribe and not true of another. Time is the Father of truth.

C'est assez pour cette année: mille & mille actions de graces des soins & de la charité de V.R. en nôtre endroit & à l'endroit de tant de pauures peuples qu'elle oblige nous saisãt icy subsister; car quoy que nous faisiõs peu, si est ce que i'espere que nous donnerõs commencement à ceux qui viendrõt apres nous, & qui feront beaucoup. Nous sõmes tous en bonne santé par la grace de nost. Seigneur, & suppliõs V.R. d'vn mesme cœur de nous enuoier des personnes capables d'apprẽdre les langues. C'est ce que ie voy maintenant de plus necessaire pour le biẽ des ames [28] en ces pays. Pour la terre, ie luy en enuoie des fruicts, ce sont des espics de formẽt, de seigle & d'orge, que nous auõs semé pres de nôtre maisonnette. Nous ramassâmes l'an passé quelques touffes de segle que [215] nous trouuions çà & la parmy des pois: ie contay en quelques vnes 60 épics, en d'autres 80, en d'autres 112. Nous battismes ces glannes, & en tirâmes vn peu de seigle, qui nous paiera biẽ cette année la peine qu'il nous donna de le glãner l'an passé. Le peu de fourmẽt que nous auons semé deuant les neiges est fort beau, celuy qu'on a semé au printemps ne meurira point, car c'est du bled d'hyuer: il faudroit auoir du bled marsais & du bled sans barbe, on dit qu'il est meilleur. L'orge est plus beau qu'en Frãce: & ie ne doute point que si le pays estoit découuert qu'on ne rencõtrast des vallées tres fertiles. Les bois sont maligns, ils nourrissent les froids engendrent les petites gelées produisent quantité de vermines, cõme des sauterelles, des vers, des pucerõs qui mangent notamment le iardinage: nous nous éloignerons d'eux petit à [216] petit sãs toutefois bouger d'vne place. Ie r'entre en discours contre ma pensée, quittons tout pour nous recõmander aux prieres, & Saincts Sacrifices de V.R. & de toute sa prouince. Ie croy que cette missiõ est biẽ auãt dãs son cœur, & que ces pauures Sauuages y ont bõne place: celuy là y est aussi auec eux qui est en verité

D. V. R.