Relation de ce qvi s'est passé dans le Pays des Hurons en l'année 1636.
| ENUOYÉE à Kébec au R.P. Paul le Ieune, Superieurde la Mission de la Compagnie deIesvs, en la Nouuelle France. page | 1. |
| PREMIERE PARTIE. | |
| Chap. I. De la Conuersion, Baptesme & heureusemort de quelques Hurons, & de l'estat du Christianismeen cette Barbarie. | 4. |
| Chap. II. Contenant selon l'ordre des temps, les autreschoses remarquables aduenues pendant cetteannée. | 21. |
| Chap. III. Aduertissement d'importance pour ceuxqu'il plairoit à Dieu d'appeller en la NouuelleFrance, & principalement au Pays des Hurons. | 58. |
| Chap. IV. De la langue des Hurons. | 79. |
| SECONDE PARTIE. | |
| DE LA CREANCE, DES MŒURS, & DES COUSTUMESDES HURONS. | |
| Chap. I. Ce que pensent les Hurons de leur origine. | 85. |
| Chap. II. Quel est le sentiment des Hurons touchantla nature & l'estat de l'ame, tant en cette vie,qu'apres la mort. | 96. |
| Chap. III. Que les Hurons recognoissent quelquediuinité: de leurs superstitions, & de la creance[212]qu'ils ont aux songes. | 108. |
| Chap. IV. Des festins, danses, ieux de plat, & decrosse, de ce qu'ils appellent Ononharoia. | 120. |
| Chap. V. S'il y a des Sorciers aux Hurons. | 132. |
| Chap VI. De la police des Hurons, & de leur gouuernement. | 145. |
| Chap. VII. De l'ordre que les Hurons tiennent enleurs Conseils. | 175. |
| Chap. VIII. Des ceremonies qu'ils gardent en leursepulture, & de leur deüil. | 184. |
| Chap. IX. De la feste solemnelle des Morts. | 193. |
Relation of what occurred in the Country of the Hurons in the year 1636.
[1] Relation de ce qui s'est passé en la Novvelle France, en l'année 1636.
Mon Reverend Pere,
Puis qu'il faut payer le tribut annuel, qu'exige de nous, non seulement V. R. mais aussi vn grand nombre de personnes de vertu, de merite, & de condition, qui se vont interessant dans les affaires de la Nouuelle France, comme dans celles de Dieu; Ie commenceray par la ioye que nostre Seigneur a versé dans nos cœurs à l'arriuée de la flotte. Quelques-vns estoient dans l'incertitude si nous verrions cette année des Vaisseaux, à raison des grands preparatifs de guerre, qu'on faisoit en l'ancienne France: mais [2] les plus aduisez n'en pouuoient douter, comme ayans cognoissance de l'affection du Roy enuers ses nouuelles Terres, qui se vont rendre l'vn des beaux fleurons de sa Couronne. N'ignorans pas d'ailleurs que Monseigneur le Cardinal estant le Chef de cette honnorable Compagnie, l'appuy des familles qui passent en ces contrées, le Pere de cette nouuelle Patrie, & le Genie puissant, qui doit faire reüssir souz la faueur & l'authorité de sa Majesté, les desseins, que Dieu a de la conuersion de ce nouueau monde, ne manqueroit pas de faire cognoistre, quelle place tient en son cœur cette saincte entreprise. Vne autre apprehension nous tenoit entre la crainte & l'espoir, sur le changement de Gouuerneur. Monsieur de Champlain nous ayant quitté en la derniere année de [216] son Gouuernement pour s'en aller au Ciel, nous estions en suspens, quel zele auroit son successeur pour cette Eglise naissante. Mais les Nauires paroissans, toutes ces craintes se sont dissipées; le nombre des vaisseaux nous a fait cognoistre que les affaires de la Nouuelle France tiennent [3] rang dans les grands soins de l'Ancienne, & que les affections de Messieurs de la Compagnie se vont tous les iours augmentant, & les premieres actions de Monsieur de Montmagny nostre Gouuerneur, nous ont fait esperer tout ce qu'on peut attendre d'vn esprit remply de pieté, de resolution, & de conduitte. On m'a dit autrefois, que la premiere action que fit nostre grand Roy au moment de sa naissance, fut vne augure de sa grande pieté: car le premier vsage qu'il fit de ses mains innocentes fut de les ioindre, comme s'il eust voulu prier Dieu, & le premier mouuement de ses yeux luy porta la veuë vers le ciel. Si les premieres actions sont les prognostiques des suiuantes, nous auons dequoy benir Dieu en la personne de Monsieur de Montmagny, comme ie feray voir dans la suitte de cette Relation. Estant arriué deuant Kebec la nuict de la sainct Barnabé, il moüilla l'ancre sans se faire cognoistre; le lendemain matin nous eusmes aduis qu'il estoit dans le Vaisseau, que la nuict nous auoit caché; nous descendismes sur le bord du grand Fleuue pour le receuoir; le P. Pierre [4] Chastellain, & le P. Charles Garnier étoient en sa compagnie: apres les cõplimens ordinaires, nous le suiuismes droit à la Chapelle; en chemin ayant apperceu l'Arbre de nostre salut, Voicy, dit-il, la premiere Croix que ie rencontre sur le Païs, adorons le Crucifié en son image; il se iette à deux genoux, & à son exemple, toute sa suitte, comme aussi tous ceux qui le venoient salüer: [218] de là il entre dans l'Eglise, où nous chantasmes solemnellement le Te Deum, comme aussi les Prieres pour nostre bon Roy. A l'issuë de son action de graces, & des loüanges que nous rendismes à Dieu pour sa venuë, Monsieur de Chasteaufort, qui tenoit la place de defunct Monsieur de Champlain, luy vient presenter les clefs de la forteresse; où il fut receu par plusieurs salues de mousqueteries, & par le tonnerre de plusieurs canons. A peine estoit-il entré, qu'on luy fit demander s'il auroit agreable d'estre Parrain d'vn Sauuage, qui desiroit le Baptesme: Tres volontiers, dit-il, se resioüissant d'auoir ce bon-heur qu'à l'entrée de son Gouuernement il aidast à ouurir les portes de l'Eglise à vne pauure [5] ame, qui se vouloit ranger dans le bercail de Iesus-Christ: & afin que les Peres qui l'auoient accompagné, missent la main à la moisson, mettant pied à terre; le P. qui auoit instruit ce barbare, demande au P. Chastellain, s'il ne seroit pas bien aise de donner commencement à ses actions en la Nouuelle France, par vn Baptesme. Dieu! quel sentiment de ioye ne fit-il point paroistre à cette proposition! Le voila tout disposé, Monsieur le Gouuerneur se transporte aux Cabanes de ces pauures barbares, suiuy d'vne leste Noblesse. Ie vous laisse à penser quel estonnement à ces Peuples de voir tant d'écarlate, tant de personnes bien faites souz leurs toits d'écorce! quelle consolation receut ce pauure malade, quand on luy dit que le grand Capitaine qui venoit d'arriuer vouloit luy donner nom, & estre son Parrain. Le Pere l'interroge derechef sur les mysteres de nostre creance, il répond, qu'il croit à celuy qui a tout fait, & à son fils Iesus, comme aussi [220] au bon Esprit; qu'il est fasché d'auoir offensé celuy qui s'est fait homme, & qui est mort pour nous, bien marry [6] de l'auoir cogneu si tard. Monsieur le Gouuerneur le nomma Ioseph, à l'honneur du sainct Espoux de la Vierge, Patron de la Nouuelle France, & le Pere le baptisa. Pendant le disner, car tout cecy se passa le matin, ce noble Parrain dit tout haut en bonne compagnie, qu'il auoit receu ce iour-là le plus grand-honneur, & le plus sensible contentement qu'il auroit peu souhaitter en la Nouuelle France. Sont-ce pas là des sujets capables de nous réioüir? Ce n'est pas tout; ce mesme iour parut vn Vaisseau commandé par Monsieur de Courpon, qui nous rendit le P. Nicolas Adam, & nostre Frere Ambroise Cauuet. Ces entreueuës en vn païs si éloigné de nostre Patrie, apres auoir trauersé tant de mers, sont sensibles par fois aux yeux, aussi bien qu'au cœur. Nostre ioye ne se tint pas-là, la quantité de familles qui venoient grossir nostre Colonie, l'accreut notablement; celles entre autres de Monsieur de Repentigny, & de Monsieur de la Poterie, braues Gentilshommes, composées de quarante cinq personnes. C'estoit vn sujet où il y auoit à louer [7] Dieu, de voir en ces contrées, des Damoiselles fort delicates, des petits enfans tendrelets sortir d'vne prison de bois, comme le iour sort des tenebres de la nuict, & ioüir apres tout d'vne aussi douce santé, nonobstant toutes les incommoditez qu'on reçoit dans ces maisons flotantes, comme si on s'estoit proumené au cours dans vn carosse. Voila comme ce iour nous fut doublement vn iour de feste & de réioüissance: mais entrons en discours. Ie distribueray tout ce que i'ay à dire cette année en quelques Chapitres, que i'abregeray ou estendray selon le loisir que Dieu m'en donnera.