"De toutes parts on était accourus par milliers pour assister au procès de ce cruel gouverneur, tant la haine était grande contre lui. De sa prison, il entendait retentir sur le pont le pas des chevaux, et s'enquérait à son geôlier de ceux qui arrivaient: soit pour être ses juges, soit pour être témoins de son supplice. Parfois le geôlier répondait, 'Ce sont des étrangers; je ne les connais pas.' 'Ne sont-ce pas,' disait le prisonnier, 'des gens assez mal vêtus, de haute taille, de forte apparence, montés sur des chevaux aux courtes oreilles?' et si le geôlier répondait: 'Oui.'—'Ah ce sont les Suisses,' s'écriait Hagenbach; 'Mon Dieu, ayez pitié de moi!' et il se rappelait toutes les insultes qu'il leur avait faites, toutes ses insolences envers eux. Il pensait, mais trop tard, que c'était leur alliance avec la maison d'Autriche qui était cause de sa perte. Le 4 Mai, 1474, après avoir été mis à la question, il fut, à la diligence d'Hermann d'Eptingen, gouverneur pour l'archiduc, amené devant ses juges, sur la place publique de Brisach. Sa contenance était ferme et d'un homme qui ne craint pas la mort. Henri Iselin de Bâle porta la parole au nom d'Hermann d'Eptingen, agissant pour le seigneur du pays. Il parla à peu près en ces termes: 'Pierre de Hagenbach, chevalier, maître d'hôtel de Monseigneur le Duc de Bourgogne, et son gouverneur dans le pays de Sératte et Haute Alsace, aurait dû respecter les privilèges reservés par l'acte d'engagement; mais il n'a pas moins frotté aux pieds les lois de Dieu et des hommes, que les droits jurés et garantis au pays. Il a fait mettre à mort sans jugement quatre honnêtes bourgeois de Sératte; il a depouillé la ville de Brisach de sa juridiction, et y a établi juges et consuls de son choix; il a rompu et dispersé les communautés de la bourgeoisie et des métiers; il a levé des impôts par sa seule volonté; il a, contre toutes les lois, logé chez les habitans des gens de guerre—Lombards, Français, Picards, ou Flamands; et a favorisé leur désordres et pillages. Il leur a même commandé d'égorger leurs hôtes durant la nuit, et avait fait préparer, pour y embarquer les femmes et les enfans, des bateaux qui devaient être submergés dans le Rhin. Enfin, lors même qu'il rejetterait de telles cruautés sur les ordres qu'il a reçus, comment pourrait il s'excuser d'avoir fait violence et outrage à l'honneur de tant de filles et femmes, et même de saintes religieuses?'
"D'autres accusations furent portées dans les interrogatoires; et des témoins attestèrent les violences faites aux gens de Mulhausen et aux marchands de Bâle.
"Pour suivre toutes les formes de la justice, on avait donné un avocat à l'accusé. 'Messire Pierre de Hagenbach,' dit-il, 'ne reconnaît d'autre juge et d'autre seigneur que Monseigneur le Duc de Bourgogne, dont il avait commission, et recevait les commandemens. Il n'avait nul droit de contrôler les ordres qu'il était chargé d'exécuter; et son devoir était d'obéir. Ne sait-on pas quelle soumission les gens de guerre doivent à leur seigneur et maître? Croit-on que le landvogt de Monseigneur le Duc eût à lui remontrer et à lui résister? Et monseigneur n'a-t-il pas ensuite, par sa présence, confirmé et ratifié tout ce qui avait été fait en son nom? Si des impôts ont été demandés, c'est qu'il avait besoin d'argent. Pour les recueillir, il a bien fallu punir ceux qui se refusaient à payer. C'est ce que Monseigneur le Duc, et même l'empereur, quand ils sont venus, ont reconnu nécessaire. Le logement des gens de guerre était aussi la suite des ordres du Duc. Quant à la juridiction de Brisach; le landvogt pouvait-il souffrir cette résistance? Enfin, dans une affaire si grave, où il y va de la vie, convient-il de produire comme un véritable grief, le dernier dont a parlé l'accusateur? Parmi ceux qui écoutent, y en a-t-il un seul qui puisse se vanter de ne pas avoir saisi les occasions de se divertir? N'est-il pas clair que Messire de Hagenbach a seulement profité de la bonne volonté de quelques femmes ou filles; ou, pour mettre les choses au pis, qu'il n'a exercé d'autre contrainte envers elles qu'au moyen de son bon argent?'
"Les juges siégèrent long temps sur leur tribunal. Douze heures entières passèrent sans que l'affaire fût terminée. Le Sire de Hagenbach, toujours ferme et calme, n'allégua d'autres défenses, d'autres excuses, que celles qu'il avait donné déjà sous la torture—les ordres et la volonté de son seigneur, qui était son seul juge, et le seul qui pût lui demander compte.
"Enfin, à sept heures du soir, à la clarté des flambeaux, les juges, après avoir déclaré qu'à eux appartenait le droit de prononcer sur les crimes imputés au landvogt, le firent rappeler; et rendirent leur sentence qui le condamna à mort. Il ne s'émeut pas davantage; et demanda pour toute grace d'avoir seulement la tête tranchée. Huit bourreaux des diverses villes se présentèrent pour exécuter l'arrêt. Celui de Colmar, qui passait pour le plus adroit, fut préféré. Avant de le conduire à l'échafaud, les seize chevaliers qui faisaient partie des juges requirent que Messire de Hagenbach fût dégradé de sa dignité de chevalier et de tous ses honneurs. Pour lors s'avança Gaspard Hurter, héraut de l'empereur; et il dit: 'Pierre de Hagenbach, il me déplaît grandement que vous ayez si mal employé votre vie mortelle: de sorte qu'il convient que vous perdiez non-seulement la dignité et ordre de chevalerie, mais aussi la vie. Votre devoir était de rendre la justice, de protéger la veuve et l'orphelin; de respecter les femmes et les filles, d'honorer les saints prêtres; de vous opposer à toute injuste violence; et, au contraire, vous avez commis tout ce que vous deviez empêcher. Ayant ainsi forfait au noble ordre de chevalerie, et aux sermens que vous aviez jurés, les chevaliers ici présens m'ont enjoint de vous en ôter les insignes. Ne les voyant pas sur vous en ce moment, je vous proclame indigne chevalier de Saint George, au nom et à l'honneur duquel on vous avait autrefois honoré de l'ordre de chevalerie.' Puis s'avança Hermann d'Eptingen: 'Puis qu'on vient de te dégrader de chevalerie, je te dépouille de ton collier, chaîne d'or, anneau, poignard, éperon, gantelet.' Il les lui prit et lui en frappa le visage, et ajouta: 'Chevaliers, et vous qui désirez le devenir, j'espère que cette punition publique vous servira d'exemple, et que vous vivrez dans la crainte de Dieu, noblement et vaillamment, selon la dignité de la chevalerie et l'honneur de votre nom.' Enfin, le prévôt d'Einsilheim et maréchal de cette commission de juges se leva, et s'adressant au bourreau, lui dit: 'Faites selon la justice.'
"Tous les juges montèrent à cheval ainsi qu'Hermann d'Eptingen. Au milieu d'eux marchait Pierre de Hagenbach, entre deux prêtres. C'était pendant la nuit. Des torches éclairaient la marche; une foule immense se pressait autour de ce triste cortège. Le condamné s'entretenait avec son confesseur d'un air pieux et recueilli, mais ferme; se recommandant aussi aux prières de tous ceux qui l'entouraient. Arrivé dans une prairie devant la porte de la ville, il monta sur l'échafaud d'un pas assuré; puis élevant la voix:—
"'Je n'ai pas peur de la mort,' dit-il; 'encore que je ne l'attendisse pas de cette sorte, mais bien les armes à la main; que je plains c'est tout le sang que le mien fera couler. Monseigneur ne laissera point ce jour sans vengeance pour moi. Je ne regrette ni ma vie, ni mon corps. J'étais homme—priez pour moi.' Il s'entretint encore un instant avec son confesseur, présenta la tête et reçut le coup."—M. de Barante, tom. x. p. 197.
Translation.
"Such was the detestation in which this cruel governor was held, that multitudes flocked in from all quarters to be present at his trial. He heard from his prison the bridge re-echo with the tread of horses, and would ask of his jailer respecting those who were arriving, whether they might be his judges, or those desirous of witnessing his punishment. Sometimes the jailer would answer, 'These are strangers whom I know not.'—'Are not they,' said the prisoner, 'men meanly clad, tall in stature, and of bold mien, mounted on short-eared horses?' And if the jailer answered in the affirmative, 'Ah, these are the Swiss,' cried Hagenbach. 'My God, have mercy on me!' and he recalled to mind all the insults and cruelties he had heaped upon them. He considered, but too late, that their alliance with the house of Austria had been his destruction.
"On the 4th of May, 1474, after being put to the torture, he was brought before his judges in the public square of Brisach, at the instance of Hermann d'Eptingen, who governed for the Archduke. His countenance was firm, as one who fears not death. Henry Iselin of Bâle first spoke in the name of Hermann d'Eptingen, who acted for the lord of the country. He proceeded in nearly these terms:—'Peter de Hagenbach, knight, steward of my lord the Duke of Burgundy, and his governor in the country of Seratte and Haute Alsace, was bound to observe the privileges reserved by act of compact, but he has alike trampled under foot the laws of God and man, and the rights which have been guaranteed by oath to the country. He has caused four worshipful burgesses of Seratte to be put to death without trial; he has spoiled the city of Brisach, and established there judges and consuls chosen by himself; he has broken and dispersed the various communities of burghers and craftsmen; he has levied imposts of his own will; contrary to every law, he has quartered upon the inhabitants soldiers of various countries, Lombards, French, men of Picardy and Flemings, and has encouraged them in pillage and disorder; he has even commanded these men to butcher their hosts during night, and had caused boats to be prepared to embark therein women and children to be sunk in the Rhine. Finally, should he plead the orders which he had received as an excuse for these cruelties, how can he clear himself of having dishonoured so many women and maidens, even those under religious vows?'