Il m'est aussi arrivé un petit événement en allant à la salle des portraits, dit Albert; j'arrive, j'ouvre la porte, je cherche à tâton la cheminée; à peine avais-je mis la main sur la clef, qu'une voix me crie: Qui est-là? Bien certainement, hier je me serais sauvé ou évanoui. Mon cœur battait je l'avoue; mais rappelant mon courage, je répondis: C'est Albert; et j'ajoutai: Qui me fait cette question? C'est La Pierre, me dit-on; comment! vous ne reconnaissez pas sa voix? En effet, c'était le domestique de mon oncle qui se trouvait dans la chambre à côté; il m'offrit de m'éclairer; mais je le remerciai, voulant terminer mon message comme il avait été convenu.

Bien, mes enfans, dit M. de Verseuil; vous venez de faire une action fort simple; mais je ne dois pas moins vous complimenter, parce que c'est une victoire que vous remportez sur vous-mêmes, en allant ainsi seuls et sans lumière par toute la maison. J'espère que vous voilà aguerris pour toujours.

Un bruit se fit entendre à la porte comme de quelque chose que l'on y déposait lourdement.—Voilà mon spectre arrivé, dit M. le Curé; attendez-vous à voir la mort même en personne. Il ouvrit la porte, et l'on aperçut dans une espèce de boîte carrée d'environ six pieds de haut, un squelette entier.—Vous voyez mon ouvrage, continua M. le Curé; j'ai voulu connaître l'anatomie du corps humain, et j'ai conservé ce squelette comme le fruit de mes études.

Cécile. Ah! mon Dieu! Cette tête et tous ces ossemens sont réellement ceux d'une personne qui a été vivante?

M. le Curé. Oui, vraiment. J'ai quelquefois prêté ce squelette à des étudians; hors cela, il est constamment dans ma chambre, la nuit et le jour, et je vous proteste que jamais il n'a seulement remué. Pour notre âme, croyez qu'une fois dégagée de ses liens terrestres et placée dans le séjour que lui ont mérité ses bonnes ou mauvaises actions, elle n'a plus de rapports avec la terre ni ses habitans.

L'Officier. J'ai connu un chirurgien hollandais qui s'était fixé à Moscou. Cet homme avait beaucoup de goût pour la musique et il jouait du luth assez passablement. Un jour plusieurs strelitz, en passant près de sa demeure, s'arrêtèrent à sa porte pour l'entendre. Un d'eux, plus curieux, ayant aperçu dans la chambre un squelette qui était agité par le vent de la fenêtre, fut si effrayé, qu'il prit aussitôt la fuite, en criant que cette maison était habitée par un sorcier. Les autres strelitz, qui partagèrent la frayeur de leur camarade, répandirent dans le public que ce sorcier faisait danser les morts au son du luth.

Le czar et le patriarche nommèrent trois personnes pour vérifier le fait; on assembla ensuite le conseil, et le chirurgien fut condamné à être brûlé vif avec son squelette.

Heureusement un seigneur, plus instruit que le conseil, représenta au czar que, dans le pays où la chirurgie avait fait des progrès, on avait des squelettes sur lesquels on étudiait la composition du corps humain; il fit sentir par-là combien il était atroce et ridicule de condamner au feu un chirurgien, pour avoir eu chez lui un squelette.

Sur cette sage représentation, l'infortuné hollandais aurait sans doute dû être déclaré innocent, peut-être même récompensé par le czar; mais la seule grâce que le seigneur russe put obtenir, ce fut de faire commuer la peine du feu en celle d'un bannissement perpétuel. Le squelette, qui avait été regardé comme complice du crime prétendu du chirurgien, fut condamné à subir les peines qui avaient été prononcées contre celui-ci; il fut traîné dans la place publique, et ensuite brûlé.

M. de Verseuil. Vous voyez ce que produisent l'ignorance et la crédulité.