Cécile. Puisque tous ces seigneurs, des peuples et des armées entières croyaient à la réalité de ces apparitions, il nous est bien pardonnable d'avoir cru aussi aux revenans.

M. de Verseuil. C'était pardonnable dans ces temps-là, parce que les lumières de la raison n'étaient le partage que de quelques êtres privilégiés. Mais aujourd'hui que les connaissances sont répandues presque dans toutes les classes de la société, on doit ranger de telles idées avec les contes de fées, de sorciers, et autres fables semblables.

Albert. Tu nous as dit qu'il n'avait jamais existé de fées, et que la construction de ce château qu'on prétend être leur ouvrage, est un vieux conte comme ceux du Petit Poucet et du Chat botté; mais les sorciers ne sont pas des êtres imaginaires, car j'ai entendu parler de gens qu'on accusait de l'être, et qui ont été condamnés au feu.

M. de Verseuil. Il est vrai que l'on a cru aux sorciers et que l'on a brûlé des malheureux qui passaient pour tels: c'était le déplorable effet de l'ignorance du temps.

M. le Curé. Oui, mes petits amis, il fut un temps où l'on n'entendait parler que de sorciers; c'était une manie; on les poursuivait en justice, on les condamnait au feu, et, jusque dans les flammes, ces fanatiques soutenaient l'esprit de leur rôle.

Cécile. Comment! ils aimaient mieux se laisser brûler que de dire la vérité?

M. le Curé. Je conçois que cela a droit de vous étonner; mais ces gens, après avoir passé pour des êtres extraordinaires, ne voulaient pas décheoir de l'opinion qu'ils avaient donnée d'eux; ils étaient glorieux de leur titre, et le soutenaient jusqu'à la mort. Il y a mieux, plus on poursuivait les sorciers, plus ils se multipliaient.

Cécile. Je ne comprends pas encore cela. S'il n'y avait que la mort à espérer, pourquoi donc cette fureur?

M. le Curé. Tous les prétendus sorciers n'étaient pas pris; il n'y avait que les plus maladroits ou les plus entêtés qui s'exposaient assez pour cela. Les autres vivaient à leur aise et en fainéans des largesses que répandaient sur eux, et à pleines mains, les insensés qui croyaient à leur prétendue science. Du moment qu'on ne les a plus persécutés, le métier a perdu son crédit, et les sorciers de ces temps-là ne comptent plus de successeurs aujourd'hui que parmi ces pauvres hères qui tirent les cartes et disent la bonne aventure pour quelques sous dans nos places publiques. Il est permis à tout le monde d'être sorcier comme cela.

M. de Forbin. On rencontre cependant encore quelquefois des drôles qui veulent jouer le rôle de sorcier avec toute sa burlesque dignité. J'ai vu il y a quelques années un vieux pâtre, nommé Rocafiol, qui vint fixer son domicile dans un des faubourgs de Montpellier, où il exerçait la profession de médecin-sorcier. Une troupe imbécile et crédule accourait tous les jours des extrémités de la ville et même des lieux circonvoisins pour consulter le devin. J'eus la curiosité d'aller visiter ce grotesque personnage dans son manoir mystérieux: au fond d'une cabane obscure et enfumée, je vis un vieillard assis dans un fauteuil antique; son front sillonné, sa barbe longue et blanche, ses habits, ou plutôt ses haillons de mille couleurs, offraient un coup d'œil dont un comédien aurait pu très-bien tirer parti. Quand tout était préparé, on faisait entrer l'un après l'autre les malades qui venaient exposer leurs infirmités. Cet Esculape d'un nouveau genre leur répondait: On vous a ensorcelé, je romprai le charme; faites des habits et du linge neufs; apportez ici ceux dont vous vous êtes servi jusqu'à ce jour; je brûlerai le tout samedi à minuit, dans les champs, je battrai la souche, je forcerai celui qui vous tourmente à se taire, et mille autres balivernes de cette espèce; sa recette était la même pour tout le monde.