L'empereur du Maroc, vers cette même époque, envoya son neveu en France en qualité d'ambassadeur. Il venait offrir au Roi de riches présents. La cour s'extasiait devant ces présents, ne sachant auquel attribuer le plus de valeur. «Je sais, moi, dit la jeune Madame Élisabeth, quel est le plus magnifique, je sais quel est celui qui aura le plus de prix aux yeux du Roi: ce sont vingt marins français qui ont fait naufrage sur les côtes du Maroc, et que le roi de ce pays renvoie à mon frère.»
LIVRE DEUXIÈME.
LETTRES DE MADAME DE BOMBELLES.
1777—1782.
Voyage de l'Empereur en France. — L'éducation de Madame Élisabeth terminée. — Mot de la jeune princesse. — Question de son mariage. — Lettre de M. de Vergennes au Roi. — Mesdames de Bombelles, de Raigecourt et des Moutiers. — Récit de madame de Bombelles. — Tableau de la cour à cette époque. — Louis XVI. — Le comte de Provence. — Le comte d'Artois. — Madame Élisabeth étrangère aux intrigues. — Sa sagesse et sa raison. — Dames qu'elle choisit pour sa société. — Esquisse de son portrait. — Son appartement à Versailles. — Naissance de Madame Royale. — Récit de la Gazette. — Baptême de Marie-Thérèse-Charlotte. — Observation de Monsieur. — Mort de Marie-Thérèse. — Les seuls mots que Louis XVI ait dits à l'abbé de Vermond. — Le linceul de l'Impératrice-Reine. — Ses obsèques. — Lettre de l'Empereur au prince de Kaunitz; remarque de la Reine. — Dispositions testamentaires de Marie-Thérèse. — Frédéric II à d'Alembert. — Piété filiale de Marie-Antoinette. — Lettres de madame de Bombelles. — Naissance du premier Dauphin: récit de Louis XVI; récit de madame Campan. — Les corporations des arts et métiers de Paris se rendent à Versailles; parmi eux les fossoyeurs. — Les dames de la halle, vêtues de robes noires, complimentent la Reine. Elles dînent au château de Versailles. — Bal offert à la Reine par les gardes du corps. — Dauphins en or; coiffures à l'enfant; catogans. — Nouvelle toilette des enfants. — Fête donnée au Roi et à la Reine par la ville de Paris, à l'occasion de la naissance du Dauphin. — Tendresse de Madame Élisabeth pour les enfants du Roi. — Madame d'Aumale. — Réserve de Madame Élisabeth; sa perspicacité; son dévouement pour ses amies. — Acquisition par le Roi de la propriété de madame de Guéménée à Montreuil. — La Reine y conduit Madame Élisabeth: Vous êtes chez vous. — Description de la maison, du parc. — Madame de Mackau. — Le Monnier. — Vie de Madame Élisabeth à Montreuil; ses bonnes œuvres. — Le comte de Provence. — Le comte d'Artois. — Mesdames. — Le vieux Jacob. — Catherine Vassent. — Mort de Madame Sophie. — Lettre de madame de Bombelles. — Le duc de Penthièvre et madame de Lamballe. — Humbles funérailles de Madame Sophie. — Voyage du comte et de la comtesse du Nord. — Réformes opérées par Louis XVI. — Guerre d'Amérique; son caractère. — Le capitaine Molli. — Deane et Franklin. — Lettre de Louis XVI au roi d'Espagne. — M. Gérard, ministre plénipotentiaire du Roi aux États-Unis. — M. de Bouillé. — M. de la Pérouse. — Indépendance des États-Unis. — Réflexions.
L'Empereur, qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein, sans suite, sans éclat, arriva à Paris le vendredi 18 avril 1777, vers les quatre heures du soir, et par une autre barrière que celle où il était attendu. Il descendit chez le comte de Mercy, son ambassadeur, bien qu'il eût fait retenir pour le recevoir l'hôtel de Tréville, rue de Tournon.
Le samedi 19, il se rendit au château de Versailles et se fit annoncer chez la Reine. La Reine le conduisit chez le Roi et les Filles de France; ensuite les Fils de France vinrent le voir chez la Reine. Le 20, le duc d'Orléans et le duc de Penthièvre allèrent s'inscrire chez le comte de Falkenstein, les princesses en firent autant; mais il ne reçut ni les uns ni les autres.
Le lundi 21, il y eut vers sept heures du soir, chez la Reine en particulier, un concert auquel les dames étaient invitées à se rendre en robes de chambre[73]. Marie-Antoinette présenta à l'Empereur les personnes qui ne l'avaient point encore vu, notamment le duc de Chartres. Le duc de Penthièvre n'arriva qu'à la fin du concert. La Reine lui amena le comte de Falkenstein, en lui disant: «Je vous présente mon frère.» Quoique résolu à un incognito absolu, et ayant abandonné toutes les marques extérieures de la royauté, l'Empereur ne put échapper aux hommages que les princes se croyaient obligés de lui rendre.
«Le lundi 5 mai suivant, raconte le duc de Penthièvre, on a représenté l'opéra de Castor et Pollux sur le grand Opéra de Versailles, pour l'Empereur. Le Roi a été dans sa loge et non dans son fauteuil. Les dames, dans les loges, étoient en robes de chambre[74]; celles dans l'amphithéâtre, partie étoient en robes de chambre et partie en grand habit. Les loges des princesses étoient à droite et à gauche de celle du Roi, après les portes d'entrée, parce que la principale porte étoit occupée, comme à l'ordinaire, par la loge que l'on y établit en pareille circonstance pour la famille royale, laquelle ne trouveroit point de place dans la loge du Roi, à cause de sa petitesse. Il n'y avoit point de princes. Les ambassadeurs étoient dans les loges.
»Le 9 du même mois, l'Empereur a été à la chasse avec le Roi. Sa Majesté avoit fait faire un habit de son équipage pour l'Empereur. M. de Penthièvre a ignoré cette chasse et ne s'y est point trouvé; il avoit été à une précédente, croyant que Sa Majesté Impériale y seroit, et elle n'y alla point.
»Le lundi d'après, 12 du mois, madame la princesse de Conti, madame de Lamballe et M. de Penthièvre ont été se faire inscrire à la porte de Sa Majesté Impériale, chez son ambassadeur, comme pour prendre congé d'elle. M. le duc de Chartres y avoit été, avant de partir pour la Hollande où il fit alors un voyage, prendre congé de l'Empereur, et lui demander s'il n'avoit rien à faire dire au prince Charles, à Bruxelles. M. de Chartres avoit réglé que sa femme iroit. L'Empereur étoit revenu, depuis l'envoi de ses cartes, chez mesdames de Chartres, de Conti et de Lamballe (et plus d'une fois chez madame de Chartres), et les avait trouvées. M. de Penthièvre lui avoit fait demander s'il ne verroit pas les jardins de Sceaux; l'Empereur lui avoit fait répondre avec honnêteté sur le désir qu'il avoit de les voir.