Dès qu'on avait franchi ces portes, tous les bâtiments contigus à la tour ayant été démolis, le sombre édifice, dépositaire des débris de la royauté, apparaissait dans sa libre tristesse, dégagé de toutes parts, et renfermé, avec quelques bouquets d'arbres, entre quatre murailles nues. Son complet isolement lui imprimait encore un caractère plus religieux et plus redoutable. A ses angles, quatre tourelles rondes élançaient leurs toits aigus, que dominait de sa masse imposante le pignon également aigu du donjon. L'œil ne retrouvait dans leurs girouettes découpées à jour aucunes traces d'armoiries; aucun cartouche de pierre n'indiquait non plus, au-dessus de la porte d'entrée, la féodalité des âges de foi: le passage des templiers n'y était pas inscrit; les écussons des grands maîtres n'étalaient point leurs émaux sur un portail guilloché. Tout le monument était grave et empreint de la physionomie des temps guerriers, mais n'ayant rien d'épique ni de romanesque dans son architecture simple et sévère, dépouillée de ces belles fantaisies, de ces images capricieuses que le moyen âge taillait dans la pierre.
Depuis que, veuf de ses nobles hôtes, veuf aussi de son arsenal et de ses trophées, il avait, silencieux, servi d'asile à de poudreuses archives, une sombre mélancolie planait sur lui et semblait annoncer qu'il devait un jour servir de prison. On sentait, en effet, en le regardant, qu'absente à l'extérieur, la gaieté ne pouvait habiter le dedans, et que la main de l'adversité devait seule pousser des habitants dans une telle demeure. Théâtre parfaitement approprié à la terrible tragédie qui allait s'y accomplir, l'architecte, en le faisant si lugubre, semblait l'avoir prédestiné à l'usage qu'il venait de recevoir.
Voici l'état nominatif de toutes les personnes employées à la bouche et à la sûreté de la maison du Temple pendant les premiers temps de la captivité de la famille royale. Nous mettons en regard le traitement qui leur était alloué.
| Gagnié[216], chef de cuisine | 4,000 | fr. par an. |
| Remy, chef d'office | 3,000 | — |
| Maçon, second chef d'office | 2,400 | — |
| Nivet, pâtissier | 2,100 | — |
| Meunier, rôtisseur[217] | 2,400 | — |
| Mauduit, argentier, homme du garde-manger | 2,400 | — |
| Penaut, garçon de cuisine | 1,500 | — |
| Marchand[218], garçon servant | 1,500 | — |
| Turgy[219], id. | 1,500 | — |
| Chrétien[220], id. | 1,500 | — |
| Guillot, garçon d'office | 1,200 | — |
| Adrien, laveur | 1,200 | — |
| Fontaine, garçon pour le service de la bouche | 600 | — |
| Tison, au service de Marie-Antoinette, d'Élisabeth, et de la fille d'Antoinette | 6,000 | — |
| La femme dudit Tison (Anne-Victoire Baudet) | 3,000 | — |
| Mathey, concierge de la Tour | 6,000 | — |
| Rocher, guichetier | 6,000 | — |
| Risbey, id. | 6,000 | — |
| Richard-Fontaine[221], gardien du guichet entre le Château et la tour | 3,000 | — |
| Mancel[222], d'abord balayeur, depuis collègue de Richard-Fontaine, aux gages de | 1,000 | — |
| Le Baron[223], concierge et gardien des scellés | 2,000 | — |
| Le Baron, porte-clef | 1,200 | — |
| Jérôme[224], id. | 1,200 | — |
| Gourlet[225], id. et garçon du conseil | 1,200 | — |
| Angot[226], scieur de bois | 1,000 | — |
| Vincent-Petit Ruffon, scieur et porteur de bois | 1,200 | — |
| Herse, id. | 1,000 | — |
| Jean Quenel, commissionnaire | 1,000 | — |
| Danjout, perruquier | 600 | — |
| Roekenstroh[227], surveillante de la lingerie | 1,000 | — |
| Roekenstroh, commis de l'économe (âgé de 15 ans et demi) | 1,000 | — |
| Darque, portier à la grande porte | 1,500 | — |
| Picquet[228], portier des écuries | 600 | — |
Ce nombreux personnel fut successivement modifié et diminué; les traitements, qui tous étaient imputés sur le fonds de 500,000 francs décrété le 12 août 1792 pour la dépense du Roi et de sa famille, furent réduits; les abus qui s'étaient glissés dans une première organisation furent redressés par l'autorité; plusieurs employés furent destitués, d'autres remplacés. C'est ainsi que dès le 12 décembre 1792 Rocher et Risbey furent renvoyés; que Guillot, Adrien et Fontaine furent remplacés par Caron, Lermuzeaux et Vandebourg; que plus tard, le 13 octobre 1793, Turgy, Chrétien et Marchand furent congédiés; que Coru, l'économe qui avait pris la place de Jubaud, fut contraint de la donner à Lelièvre; et que celui-ci, compromis par des dénonciations, la perdit un instant, la reprit, et finit par la céder à Liénard. C'est sous ce dernier, en fructidor an II, que les grandes réformes furent opérées. Liénard en donna lui-même l'exemple, en proposant de restreindre son propre traitement à 3,000 francs. Gagnié fut remercié et remplacé par Meunier.
Un document indique aussi que Monnier, porte-clefs en chef de la tour (qui ne fut, à ce qu'il semble, employé que peu de temps en cette qualité, car son nom ne figure même pas sur les contrôles), avait été, sur la proposition de l'économe Lelièvre, remplacé par Gourlet le 1er ventôse an II.
IV
[Orthographe conservée.[229]]