Or, un fait aussi considérable a sûrement sa raison d'être: c'est que, je le répète, les nègres ne sont vis-à-vis de nous, premiers-nés dans l'ordre social, que des enfants derniers venus, confiés à notre tutelle temporaire, et qu'il nous est imposé de moraliser par le précepte et par l'exemple,—rien de plus,—sous peine d'attentat, sinon contre nature, incestueux de moins de tuteurs à pupilles, portant désaveu devant Dieu et réprobation devant l'humanité de la race nouvelle ainsi créée, et à qui la Genèse n'a assigné aucune place dans le monde.

Nous voici, quant à cette loi de principe, en opposition avec MM. d'Eichthal et Ismaël Urbain, à qui «le noir paraît être la race femme dans la famille humaine, comme le blanc la race mâle…, le noir, de même que la femme, étant privé des facultés politiques, scientifiques et créatrices; mais, comme elle, possédant au plus haut degré les qualités du coeur, les affections et les sentiments domestiques, la passion de la parure, de la danse et du chant[5]»

[Note 5: Lettres sur la race noire et la race blanche. Paris, 1839..]

De là cette conclusion: «que les moyens d'associer les blancs et les noirs se résument par ces mots: domesticité et plaisir;»—conclusion qui, pour les auteurs que je cite, prendrait appui sur ces paroles de Napoléon:

«Lorsqu'on voudra, dans nos colonies, donner la liberté aux noirs et y établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la polygamie, et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs, faisant partie d'une même famille, seront confondues dans l'opinion de chacun. Sans cela on n'obtiendra jamais de résultat satisfaisant. Les noirs seront ou plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans l'abaissement, et vice versa[6].»

[Note 6: Mémoires de Napoléon, t. V, p. 195.]

Graves paroles que celles-là! car, en raison même des conditions auxquelles l'émancipation des noirs serait possible, elles en portent condamnation sans appel et proscription écrasante an nom de la morale qui ne saurait accepter la polygamie; an nom de l'économie sociale, menacée dans les colonies par l'envahissement de l'élément noir.

Les conséquences que nous déduisons de l'opinion émise par l'empereur philosophe sont donc diamétralement opposées à celles qu'en ont déduites MM. d'Eichthal et Urbain. Que si d'ailleurs en partant de cette juste observation: «que le noir a beaucoup des qualités de la femme,» ils en sont arrivés à cette formule un peu mystique: «donc le noir est la race femme de la famille humaine,» ne serait-ce point pour n'avoir pas assez remarqué qu'il a bien plus encore les défauts de l'enfant?—Race enfant donc que la sienne, et nous lui devons, à ce titre, la tutelle et l'éducation; d'où il sait que nos moyens, à nous, d'associer les blancs et les noirs sont ceux-ci: domesticité, moralisation, émancipation, rapatriement.

Nous avons donc mal compris jusqu'à présent la mission évangélique et moralisatrice dont les peuples blancs sont, à l'égard des peuples nègres, les apôtres.

Deux hommes éminents, M. de Tocqueville et M. le baron Baude, ont eu de ces prémisses une apparente révélation; mais ni l'un ni l'autre n'en ont tiré un suffisant enseignement.