Ce sont là, sans contredit, de graves autorités, confirmées par celle du Moniteur algérien, journal officiel de la colonie, où nous lisons:

«…….Les esclaves ne sont pas admis dans nos possessions, et nous tenons à honneur de ne pas profiter de ce commerce, quelque lucratif qu'il soit; mais la philanthropie, qui a voulu justement l'abolition de l'esclavage, ne nous paraît pas avoir dit encore à ce sujet son dernier mot. Elle parviendra un jour, nous l'espérons, à sauver tous ces malheureux qui, pris à la guerre, et ne pouvant être vendus ni nourris par le vainqueur, seraient inévitablement destinés à être massacrés.

«Le moyen d'atteindre ce but, nous l'ignorons. Nous dirons seulement que ces nègres pourraient nous rendre d'utiles services, et que cette branche si importante du commerce soudanien exercé dans des conditions humanitaires que la civilisation n'aurait pas à désavouer, deviendrait pour l'Algérie une source de prospérité[92].»

[Note 92: Numéro du 10 janvier 1858.]

Le moyen d'atteindre ce but, nous l'avons dans la main par notre prise de possession d'El-Aghouat, de Tugurt, de toutes les oasis du Sahara, situées sous la même latitude; par nos relations désormais assurées avec les Beni-M'zab, les Chambas-Ouergla et surtout les Touaregs qui, d'étapes en étapes, rayonnent par eux-mêmes ou par influence sur tous les marchés du Soudan, du lac Tchad au Niger et jusque sur les rives du Sénégal.

A nous donc aujourd'hui de mettre à profit la situation que nous nous sommes faite par les armes, par la paix, par l'équité; certes, la France peut être fière d'un aussi noble résultat, et nul ne saurait justement lui contester le droit d'en recueillir les avantages.

Cette condition première de sécurité parfaite étant donnée dans ce pays de l'anarchie traditionnelle, des guerres sans merci et des coupeurs de route,—qu'une jeune fille peut aujourd'hui traverser une couronne d'or sur la tête,—le mot est saharien,—cette condition première étant donnée, et la bonne renommée de notre loyauté nous ayant devancés sur tous les chemins du Soudan, notre jeune Algérie ne saurait être plus mal venue que ses soeurs des Antilles à dire à l'Empereur:

«Sire, Dieu m'a livrée barbare à la France; me voici déjà chrétienne et civilisée. Je suis impatiente de reconnaissance envers ma mère d'adoption, et j'ai sous les pieds des trésors enfouis qui lui sont destinés, mais que je ne puis suffire à ramener sur le sol.

«Des travailleurs, sire, j'en vois à l'horizon par milliers qui n'attendent qu'un signe de vous pour venir à moi.—Pauvres barbares, plus que je ne l'étais moi-même, et que je ferai chrétiens; pauvres esclaves que je ferai libres; pauvres ignorants que je civiliserai.—En échange de cette éducation morale, professionnelle, agricole, qu'ils recevront à mon école, ils me donneront à mains pleines, et je donnerai moi-même à la France un tribut assez riche pour l'exonérer des centaines de millions qu'elle expatrie à l'étranger.

«Leur temps d'école accompli et leur éducation faite, je rapatrierai mes travailleurs en même temps que j'en appellerai d'autres; et, par ce double courant régulier, j'initierai les Soudans à la loi de l'Evangile, et je les absorberai dans des relations commerciales dont le va-et-vient annuel, sur Maroc, Tunis et Tripoli, s'élève à plus de cent millions.»