Par contre, opposons-lui celui de Saint-Domingue ou pour mieux dire d'Haïti, car cette pauvre reine des Antilles, honteusement prostituée dans les orgies de ses esclaves d'hier, ses maîtres aujourd'hui de par l'émancipation brutale, s'est pudiquement débaptisée de son nom chrétien.

A peine la proclamation de l'émancipation est-elle proclamée, ce sont des bandes déguenillées, ivres de tafia, qui se ruent au pillage, avec un enfant blanc au bout d'une fourche pour drapeau.—C'est Jean-François qui se fait un sérail de ses prisonnières blanches, et, quand il en est las, les livre à ses bandits.—C'est Biassou qui brûle ses prisonniers à petit feu, leur arrache les yeux avec des tire-balles et les scie entre deux planches.—C'est Jeannot qui se fait au bivouac une double décoration de têtes sur une haie de lances, de cadavres accrochés aux arbres par le menton, et qui, lorsque la scène est prête, se donne le spectacle de blancs qu'on écorche tout vifs, qu'on étire s'ils sont trop courts, qu'on rogne par les jambes s'ils sont trop longs. Si Jeannot a soif, qu'on lui coupe une tête choisie, et il en exprimera le sang dans une tasse de tafia.—Jeannot boit!

Ce sont Rigaud et Toussaint, le nègre et le mulâtre, combattant chacun à son profit au nom de la régénération des esclaves. Guerre d'hypocrites des deux couleurs, qui finit par un massacre de mulâtres; mais aussi par l'expulsion des Anglais, la conquête de la partie espagnole de l'île, une ébauche de constitution et un semblant d'unité nationale.

Toussaint Louverture est l'homme de génie de cette révolution de sauvages,—car toute révolution a son homme de génie.—Après avoir autant que possible discipliné ses bandes, réhabilité la religion, rendu l'instruction obligatoire, il lui fallait reconstituer le travail. Le vieux nègre avait été esclave avant d'être dictateur, il connaissait son monde, et ce fut à coups de sabre et de mousquet qu'il renvoya ses nègres libres à leurs ateliers, avec obligation d'y travailler pendant cinq ans sans en sortir, à moins d'une permission expresse[10].

[Note 10: Rapport au ministère de la marine sur l'examen des questions relatives à l'esclavage (1843).]

Ses deux inspecteurs de culture, Moïse et Dessalines, procédaient contre les fainéants par le bâton; contre les mutins, en en prenant un au hasard dont ils faisaient sauter la cervelle, ou qu'ils faisaient enterrer vivant jusqu'au cou devant les ateliers assemblés[11].

[Note 11: Mémoires du général Pamphile Lacroix, t. II, p. 47]

Aussi les nouveaux citoyens ne disaient-ils plus de Toussaint ce qu'ils avaient dit du commissaire de la Convention Polverel, qui leur prêchait les droits de l'homme: Commissaî li bète trop, li connai à yen.

On sait comment le général Leclerc, dans la période heureuse de sa malheureuse expédition, s'empara de Toussaint, et le premier des noirs vint mourir en France au fort de Joux, prisonnier du premier des blancs.

C'est alors l'empereur Dessalines, un nègre du Congo[12], dont le gouvernement ne fut que l'exagération de celui de Toussaint, et de qui M. Thiers a dit: «Véritable monstre tel qu'en peuvent former le massacre et la révolte, ne songeant qu'à pousser avec une profonde perfidie les noirs sur les blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à triompher au milieu du massacre général et à remplacer Toussaint dont il avait le premier demandé l'arrestation.»