En supposant que les Hongrois étaient les plus grossiers des barbares, les historiens modernes n'ont pas remarqué qu'ils se posaient un problème insoluble. En effet, aussitôt que la lumière du christianisme pénètre parmi les Hongrois, et qu'ils renoncent à la vie nomade, nous les voyons former une société régulière, soumis à une administration bien supérieure au régime féodal [70], et se placer tout d'abord au premier rang des nations. Ce progrès s'opère en quelques années. Comment expliquer que ces mêmes hommes, qu'on nous représente comme des espèces de brutes, aient pu, en un quart de siècle, former un état et une société semblables, s'ils n'avaient déjà une certaine civilisation? Ce changement prodigieux devient facile à concevoir si on s'en rapporte aux écrivains grecs et arabes que nous avons cités plus haut. Il suffit de dire que les lois qui régissaient les bandes errantes gouvernent aussi la nation devenue européenne, et qu'au lieu de vivre de pillage, les Hongrois commencent à cultiver le sol.

[Note 70: ][ (retour) ] Nous expliquerons ailleurs l'administration de saint Étienne, qui est trop peu connue.

On peut croire que ce qui vient d'être dit des Hongrois doit également s'appliquer aux Huns. Les descriptions qu'on nous a laissées des Huns nous étonnent peu; mais nous devons tenir compte du sentiment qui les a dictées, et n'emprunter à nos écrivains que les détails généraux des victoires d'Attila. Il n'est pas nécessaire de réfléchir beaucoup pour se convaincre que tout ce qu'on raconte du chef des Huns a un caractère fabuleux. On nous le représente en effet comme une bête altérée de sang: quand on l'a appelé «tigre» on ne trouve plus rien à dire de lui; et cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il était doué du génie militaire et politique. «Il aimait la guerre; mais lorsque, parvenu à un âge mûr, il fut monté sur le trône, la conquête du Nord fut plutôt l'ouvrage de son génie que celui de ses exploits personnels» [71]. On doit admirer l'ordre avec lequel il administrait cet immense empire, que composaient vingt nations barbares de l'Asie et de l'Europe.

[Note 71: ][ (retour) ] Gibbon, chap. 34.

Il faut avouer qu'Attila a eu dans son sein toutes les passions violentes de l'Orient, passions d'autant plus terribles qu'elles étaient senties par un homme armé d'un pouvoir sans limite; mais il répugne de croire qu'une intelligence aussi vaste que la sienne ait été mise au service d'une bête farouche. Le fameux surnom de fléau de Dieu que lui donnèrent les peuples terrifiés ne marque, après tout, que ses nombreux succès. Aussi s'en glorifiait-il; aussi les Hongrois l'ont-ils compté entre les titres qui commandaient leur admiration. Ses victoires étaient sanglantes, il est vrai; mais peut-on s'étonner des horreurs commises par les armées du cinquième siècle, quand on connaît les détails de la guerre de Trente ans? Tous faisaient alors la guerre d'une manière odieuse, les agresseurs comme ceux qui étaient attaqués. Le seul tort des Huns et des Hongrois est d'avoir été plus braves et plus heureux que les autres peuples envahissants. Les historiens modernes, sans être favorables à Attila, reconnaissent qu'il était d'une justice parfaite, gardait la foi jurée et détestait les traîtres. «Il tenait inviolablement sa parole aux ennemis suppliants qui obtenaient leur pardon; et les sujets d'Attila le regardaient comme un maître équitable et indulgent» [72]. On nous dit qu'il se laissa fléchir par le pape Léon, et on nous représente comme un animal sauvage l'homme qui respecte la ville éternelle, et on nous dépeint comme un ramas de brigands sans discipline cette innombrable armée, qui, à la voix de son chef, rebrousse chemin et oublie les trésors de Rome!

[Note 72: ][ (retour) ] Gibbon, chap. 34.

Les historiens rapportent encore qu'après avoir eu la certitude que Théodose avait conspiré contre ses jours, Attila eut la générosité de pardonner non seulement à l'empereur, mais même aux obscurs assassins qu'il avait en son pouvoir. On doit également reconnaître qu'il existait chez les Huns certaines maximes de droit public et même certains principes d'humanité qui ne s'accordent pas avec l'idée que nous avons d'eux. «Un barbare pouvait maltraiter, dans un moment de colère, l'esclave dont il était le maître absolu; mais les mœurs des Huns n'admettaient pas un système d'oppression, et ils récompensaient souvent par le don de la liberté le courage et l'activité de leur captif» [73]. «Les anciens Huns, dit Deguignes, n'avaient aucune connaissance de l'art d'écrire; mais leur bonne foi était si connue, que, dans leurs traités, tout barbares que ces peuples nous paraissent, leur bonne foi suffisait» [74]. Enfin, quand on lit Gibbon, en voyant d'un côté la bassesse et la lâcheté de la cour de Bysance, de l'autre la loyauté et la bravoure des Huns, il semble qu'on penche un peu pour ceux qui sont appelés «les Barbares».

[Note 73: ][ (retour) ] Gibbon, chap. 34.

[Note 74: ][ (retour) ] Histoire des Huns, liv. 1. Deguignes parle ici des Huns quand ils étaient encore voisins de la Chine. Dans la suite ils connurent l'écriture. (V. p. 101.)

Du Buat [75], après de sérieuses études sur les Huns, entreprit de réhabiliter en quelque sorte cette nation. Il cita en entier la relation de Priscus, laquelle en effet est venue fort à propos pour arrêter l'imagination de certains écrivains. Après nous avoir donné le signalement complet d'Attila et avoir fait une figure grotesque du roi des Huns, qui, certes, n'avait rien de comique, on nous aurait probablement dépeint dans le même goût sa manière de vivre et son habitation. La relation de Priscus étonne, parce qu'on ne retrouve pas ces mêmes Huns que l'on a l'habitude de voir en scène. Aussi Du Buat l'a-t-il transcrite «pour faire connaître, dit-il, un prince et une nation trop long-temps abhorrés». Après avoir rapporté les détails de la mort d'Attila, Du Buat ajoute: «Je ne ferai point ici l'éloge d'Attila: son histoire mieux connue le justifie assez de la férocité qu'on lui a reprochée; et le peu que nous savons de l'intérieur de ses états n'a pas besoin d'être développé par mes réflexions pour prouver que son empire ne fut point une horde de Tartares errants, sans arts, sans mœurs et sans lois» [76].