Et tout ce qui suit. Il est pourtant encore un avantage oublié par La Fontaine, qui mérite d'être signalé: c'est, si vous êtes auteur, d'avoir sous la main un porte-drapeau qui, sans crainte des huées et des coups, sonne de la trompette, annonce votre gloire et fasse ranger la foule pour ouvrir un passage aux merveilles que vous enfanterez. L'école romantique, grâce à la passion de Sainte-Beuve pour Mme X…, trouva en lui ce héraut d'armes. Cette école chantait le moyen âge, la chevalerie, Jehova, l'Orient et une foule d'autres choses qu'elle ne voyait que de loin et sur la foi du rêve. De là un peu d'hésitation dans le public à l'accepter. Lamartine, il est vrai, avait du premier jour conquis la renommée par les femmes et la jeunesse; mais Vigny, Hugo, Musset et le reste du cénacle furent plus lents à percer, à se faire lire. Ils devaient désirer qu'une plume exercée et subtile donnât la clef de leur pensée et les débrouillât, devant tous. Plusieurs d'entre eux en avaient grand besoin.

Le critique se mit donc à leur service et ne s'épargna pas à la besogne, abdiquant son droit d'examen, se plaçant au point de vue des auteurs pour l'appréciation de leurs livres, leur appliquant enfin les règles et les principes d'après lesquels eux-mêmes voulaient être jugés. Il inculqua au public les formes nouvelles et lui fit agréer, à travers quelques ornements étranges, les beautés que l'on n'avait pas saluées tout d'abord.

«Dans cette école dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet 1830, ils n'avaient de jugement personne: ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps, je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie, savourant les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient guère.» Les poëtes, en effet, ne sont pas gens à prendre du galon à demi; il faut les encenser largement, sans restriction, et leur en donner sur toutes les coutures. À genoux au pied de leur statue, demandez-leur humblement la permission d'enlever, en soufflant, quelque grain de poussière à leur marbre, à peine s'ils daigneront y consentir. On sourit de voir un esprit si net que Sainte-Beuve abonder, à la merci de son imagination, dans ce phoebus romantique. Pour n'en citer qu'un exemple, ayant à consoler Alfred de Vigny de son échec d'Othello, il lui adresse une épître terminée par ces vers:

Et puis, un jour, bientôt, tous ces maux finiront,
Vous rentrerez au ciel une couronne au front,
Et vous me trouverez, moi, sur votre passage,
Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message;
Car c'est assez pour moi de mon âme à porter,
Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter.
Vous me trouverez donc en larmes, en prière,
Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire,
Et pour tâcher de voir, épiant le moment
Où chaque hôte divin remonte au firmament.
Et si, vers ce temps-là, mon heure révolue,
Si le signe certain marque ma face élue,
Devant moi roulera la porte aux gonds dorés,
Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.

Pour Victor Hugo, l'encens est plus fort:

Votre génie est grand, ami; votre penser
Monte, comme Élisée, au char vivant d'Élie;
Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie
Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

De telles exagérations dont il trouvait la source dans Hernani, faisaient dire à Armand Carrel: «On ne peut attaquer par trop d'endroits à la fois une production pareille quand on voit la déplorable émulation qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste.» Patience! le désabusement viendra assez tôt; la raison prendra le dessus, et quand le charme qui enchaînait la plume du critique aura cessé, il ne se relèvera que plus vivement contre ses anciennes admirations et redeviendra un témoin indépendant, au franc parler, un juge impartial. «La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie: elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes», écrivait-il à l'abbé Barbe (singulier confident pour de tels aveux!) Ce sont ces amertumes qui ont dicté plus tard la protestation indignée que voici:

«S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement une ruse très-permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à demi bâillant, il vous en demanderait encore.»

Le motif qui aux amitiés éteintes fait succéder l'aigreur ou même l'animosité, se trouve expliqué suffisamment dans un autre passage:

«Il est presque impossible au critique, fût-il le plus modeste, le plus pur, s'il est indépendant et sincère, de vivre en paix avec le grand poëte régnant de son époque: l'amour-propre du potentat, averti sans cesse et surexcité encore par ses séides, s'irrite du moindre affaiblissement d'éloges et s'indigne du silence même comme d'un outrage.»