Sainte-Beuve, qui l'avait vu à l'oeuvre, n'avait garde de le négliger. Lui-même traversait alors sa période d'investigation et de curiosité, allant de Daunou à Cousin, puis à Victor Hugo, puis à Lamennais, à Carrel, aux saints-simoniens, etc., avide de toute nouveauté, empruntant à chaque système, à chaque école ce dont il avait besoin pour compléter son éducation personnelle et perfectionner son outil intérieur, voulant passer par des observations, par des comparaisons multipliées avant d'oser se faire un avis et de conclure. Pierre Leroux le mena à Enfantin. Sainte-Beuve prit goût à la doctrine plus qu'il ne veut en convenir: «Mes relations, que je n'ai jamais désavouées, avec les saints-simoniens restèrent toujours libres et sans engagement aucun. Quand on dit que j'ai assisté aux prédications de la rue Taitbout, qu'entend-on par là? Si on veut dire que j'y ai assisté comme Lerminier, en habit bleu de ciel et sur l'estrade, c'est une bêtise. Je suis allé là comme on va partout, quand on est jeune, à tout spectacle qui intéresse; et voilà tout.—Je suis comme celui qui disait: «J'ai pu m'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris à la ratière.»
Pourquoi se défendre avec tant de vivacité? La doctrine de Saint-Simon, hormis un point ou deux, n'était pas, au fond, si extravagante. Son principe, à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses oeuvres, pourrait bien devenir un jour une loi d'organisation sociale. En vérité, nous sommes un peuple trop rétif à la nouveauté. Quiconque sort de l'ornière, heurte la routine, émet une idée qu'on n'avait pas eue encore, est sûr d'être accueilli par des sifflets ou des plaisanteries que nous croyons spirituelles. Comme ils ont dû rire parfois, les saints-simoniens, de ceux qui, au début, se moquaient de leur tentative! Si notre époque a fait un pas sérieux vers l'amélioration, au moyen des chemins de fer et par la transformation de l'industrie, à qui le doit-on si ce n'est à cette élite d'intelligences? Ils ont donné à l'activité humaine un emploi digne d'elle, et, seuls, ils ont réalisé le mot célèbre que la foi transporte les montagnes. Entre leurs mains nos voies ferrées, nos fabriques, notre outillage industriel, nos expositions maintiennent la supériorité de notre pays et compensent vis-à-vis des autres nations ce que nous avions perdu du côté des sciences, des lettres et de l'érudition. La France garde sa place dans le mouvement européen et continue à lui donner le branle. Tout cela grâce à eux. Bazard, Enfantin, Michel Chevalier, les Péreire, Émile Barrault, Charles Duveyrier, Félicien David, ont été vraiment les pionniers de la seconde moitié du siècle et l'ont marquée de leur empreinte. Quelques-uns, à ce jeu, ont fait fortune. Quel mal y voyez-vous, s'ils ont, en ce faisant, enrichi leur pays? Ne venez pas dire que c'est là un progrès purement matériel, la partie exclusivement physique de la civilisation. Non, l'âme et l'intelligence ont profité de ces rapprochements plus fréquents et plus rapides, du mieux être procuré au corps. Les moeurs se sont adoucies, par conséquent améliorées. Il y a moins de rusticité, plus d'instruction, et celle-ci amène toujours avec elle des conquêtes morales. Parcourez les campagnes et dites-nous si le paysan a quelque chose de commun avec l'animal farouche dont La Bruyère nous a laissé le portrait. Quant aux villes, le progrès y est si évident, que le nier serait folie.
D'ailleurs, les saints-simoniens ne se bornaient pas à se mettre à la tête de leur siècle pour attaquer avec lui la nature et la tourner au profit de l'homme. Ils voulaient encore cerner la barbarie de toutes parts, rendre les antiques civilisations plus accessibles en les expliquant, rapprocher les religions et les sectes pour détruire le fanatisme, obtenir la vraie tolérance, le respect et le ménagement de l'opinion adverse, amener par une meilleure entente des intérêts un adoucissement dans les rapports des classes jusqu'ici hostiles, affranchir le prolétaire par degrés et sans trop de secousses, rendre à la femme une justice meilleure et l'émanciper peu à peu de son éternel servage.
N'était-ce pas là un programme magnifique, une oeuvre digne des esprits les plus élevés et des plus nobles coeurs? Par l'humilité de sa naissance et l'embarras de sa fortune, P. Leroux était voué, mieux que personne, à une doctrine d'émancipation. Fils d'ouvriers, ayant fait ses études au lycée de Rennes avec une bourse de la ville de Paris, il s'était vu forcé de renoncer au bénéfice de son admission à l'École polytechnique par la mort de son père, qui laissait dans la misère une veuve et trois jeunes enfants. Pour les nourrir, P. Leroux avait travaillé de ses mains, entrepris divers métiers sans jamais renoncer à l'étude ni aux livres. Vivant parmi la gent laborieuse, il en connaissait les besoins, les voeux, et compatissait de coeur et de corps à ses souffrances. Par malheur, c'était un de ces génies qui n'ont pour eux que l'idée sans le pouvoir de la rendre, qui ont besoin d'être expliqués, commentés, tirés au clair par quelqu'un dont la pensée porte avec elle son expression. De préférence, il semblait attiré vers les plus ténébreuses régions de l'histoire et les problèmes les plus ardus. Invité par Buloz à écrire dans la Revue, il lui apporta un article sur l'idée de Dieu à travers les âges. «Eh miséricorde! s'écria le directeur, que voulez-vous que j'en fasse? Dieu, mon cher, ça manque d'actualité.» Malgré cette rebuffade, il n'en persista pas moins dans ses recherches. La philosophie est une gymnastique de l'esprit utile peut-être dans la jeunesse, pour agiter les grandes questions sans être obligé de les résoudre, mais qu'il est bon de planter là pour entrer dans le sérieux de la vie et la pratique des affaires. Leroux ne put jamais s'y résoudre. Persuadé que l'univers se bonifie, comme le vin, en vieillissant, et que la nature humaine, par une série de métempsycoses, se rapproche de plus en plus de la perfection, il était en quête d'une religion nouvelle et en cherchait les éléments dans l'histoire, afin de remplacer le christianisme, dont la sève, croyait-il, est épuisée, et qui a produit tout ce qu'il pouvait fournir pour l'avancement de l'humanité.
Je ne voudrais rien exagérer et ne pas attribuer à P. Leroux une influence plus grande qu'il ne l'eut sur ses contemporains; mais il m'a semblé juste d'indiquer la source des tendances que nous verrons se dessiner en avançant dans le caractère et dans les écrits de Sainte-Beuve. Il a lui-même avoué, avec sa bonne foi habituelle, une partie de ce qu'il dut à cette école. «Le saint-simonisme que j'ai vu de près et par les coulisses m'a beaucoup servi à comprendre l'origine des religions avec leurs diverses crises, et même (j'en demande bien pardon), Port-Royal et le christianisme.» Ce n'est pas assez dire, il y reçut le baptême, ou si vous aimez mieux, la confirmation d'une foule d'idées et de sentiments qui existaient en germe dans sa nature généreuse, mais qui pouvaient bien ne pas se développer sans cette initiation. Quant à Pierre Leroux, ce fut proprement pour lui un précurseur à qui il reconnaît une intelligence supérieure, une puissance confuse, un cerveau ubéreux[15], dont il profita pour faire sa provision d'idées, et qu'il s'appliquait à traire comme une vache.
Dire qu'un motif semblable l'attira dans le salon de Mme Récamier, ce serait peu galant. Il est de bon ton, quand on parle aujourd'hui de cette reine des élégances, de pousser des «oh!» et des «ah!» d'admiration, de verser un pleur de regret sur l'époque, hélas! disparue, qui la posséda. Ne soyons point si élégiaques, et, tout en rendant justice à l'oeuvre de civilisation qu'elle accomplit, sachons la voir dans la vérité de son rôle.
Son principal mérite, on le sait, fut un vice d'organisation physique. La nature lui avait refusé de se donner tout entière, et aucun de ses adorateurs ne put franchir la barre qui défendait sa vertu. «Si elle avait une seule fois aimé, disait Mme Swetchine, leur nombre à tous en aurait été considérablement diminué.» Mais une déception commune les retint groupés autour d'elle, comme avares autour d'un trésor sur lequel nul ne peut mettre la main et que personne ne veut céder à un autre. L'apaisement, à la fin, se fit parmi eux, et ils trouvèrent dans les charmes de son amitié une douceur continue, préférable aux orages et aux jalousies de l'amour. «Rien ne peut rendre l'attrait que ce monde avait pour tous ceux qui y étaient une fois entrés. L'esprit, le coeur, le talent, l'amour-propre, tout en vous y trouvait des points d'appui multipliés, de fins et flatteurs encouragements, de légers avis enveloppés d'éloges. Rien n'était oublié de ce qui pouvait plaire et mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre aux marques d'un intérêt si suivi, si motivé?»
Chateaubriand, que sa propre femme excédait, ainsi que la plupart des maris, trouva fort commode, après 1830, de passer ses après-midi auprès de cette enchanteresse, dans le demi-jour mystérieux d'un sanctuaire dont il devint aussitôt l'idole. Autour de lui, Mme Récamier retint ses anciens amis et réunit une élite d'écrivains et de gens du monde, qui exerça sur les lettres une réelle influence et fit de ce salon l'antichambre de l'Académie.
Il est naturel que Sainte-Beuve ait profité, dans l'intérêt de ses études, peut-être même de son ambition académique, de la faveur avec laquelle on l'y accueillit. N'a-t-on pas comparé le critique au buisson des routes qui enlève un flocon de laine à tous les moutons qui passent? Encore faut-il que les moutons soient à portée de sa main. Si la société qu'il veut peindre disparaissait au moment où lui-même a eu l'âge d'homme, il en est réduit à tout deviner sur de vagues ouï-dire. Rien de tel, pour l'informer exactement, qu'un témoin contemporain. Mme Récamier lui fut donc une source de précieux renseignements sur les salons du XVIIIe siècle, sur les personnages de la Révolution et de l'Empire qu'elle avait connus. Elle lui représentait, comme plus tard Mme de Boigne, une longue série et un choix parfait de souvenirs.
Caillette émérite, elle aimait à chuchoter, à l'oreille de son curieux visiteur, les aventures de sa jeunesse, les amoureux qu'elle avait désespérés, les feux qu'elle avait imprudemment allumés sans pouvoir les éteindre. Et lui, qui a eu le don de tout dire avec grâce, nous rend comme un écho discret de ces confidences: «Tous ces hommes attirés et épris n'étaient pas si faciles à conduire et à éluder. Il dut y avoir autour d'elle, à de certaines heures, bien des violences et des révoltes, dont cette douce main avait peine ensuite à triompher.»