On ne lui a jamais réclamé sa place directement et de vive voix, cela va de soi pour qui connaît l'un et l'autre; mais, dès 1836, on lui adressait un généreux appel, qu'une âme un peu mieux située eût compris et qui eût étouffé tout autre jalousie. Voyez comme la plainte s'y voile de pudeur:

«Il y a avantage encore, même au point de vue de la gloire, à naître à une époque peuplée de noms et de chaque coin éclairée. Voyez en effet: le nombre, le rapprochement ont-ils jamais nui aux brillants champions de la pensée, de la poésie, ou de l'éloquence? Tout au contraire; et, si l'on regarde dans le passé, combien, sans remonter plus haut que le siècle de Louis XIV, cette rencontre inouïe, cette émulation en tous genres de grands esprits, de talents contemporains, ne contribue-t-elle pas à la lumière distincte dont chaque front de loin nous luit?…

On est, en effet, tous contemporains, amis ou rivaux, à bord d'un navire, à bord d'une aventureuse Argo. Plus l'équipage est nombreux, brillant dans son ensemble, composé de héros qu'on peut nommer, plus aussi la gloire de chacun y gagne, et plus il est avantageux d'en faire partie. Ce qui, de près, est souvent une lutte et une souffrance entre vivants, est, de loin, pour la postérité, un concert. Les uns étaient à la poupe, les autres à la proue: voilà pour elle toute la différence. Si cela est vrai, comme nous le disons, des hautes époques et des Siècles de Louis XIV, cela ne l'est pas moins des époques plus difficiles où la grande gloire est plus rare, et qui ont surtout à se défendre contre les comparaisons onéreuses du passé et le flot grossissant de l'avenir, par la réunion des nobles efforts, par la masse, le redoublement des connaissances étendues et choisies, et, dans la diminution inévitable de ce qu'on peut appeler proprement génies créateurs, par le nombre des talents distingués, ingénieux, intelligents, instruits et nourris en toute matière d'art, d'étude et de pensée, séduisants à lire, éloquents à entendre, conservateurs avec goût, novateurs avec décence.»

Sainte-Beuve perdit son temps à cajoler son rival et à lui passer doucement la main sur l'échine.

Rien qu'à voir les ouvrages que nous ont valus les deux cours professés par lui à l'étranger, on devine ce qu'il aurait donné si, pendant une période un peu longue, il avait été mis en demeure de satisfaire un public français. Nul doute qu'il n'en fût sorti une histoire de notre littérature autrement variée et fertile que celle de M. Nisard. La route étroite où quelques arbres masquent la forêt eût fait place à une large voie civilisatrice, avec tous ses embranchements et ramifications, traversant la France d'un bout à l'autre et portant dans les coins les plus reculés la lumière et la vie.

Combien de fois ne l'ai-je pas supplié de réunir quand même dans un monument, que lui seul pouvait édifier, tant de riches matériaux déjà taillés de sa main avec art et qui ne demandaient qu'à former un ensemble harmonieux! Deux éditeurs lui avaient concurremment proposé pour cet ouvrage une somme considérable. Il fut tenté, promit de s'y mettre, et finit par reculer devant l'immensité de la tâche. C'était trop tard.

Je regretterais moins que l'on ait étouffé sa voix au Collége de France, —il s'engageait là sur un sujet usé[29],—si l'avanie dont il fut victime n'était une de ces fautes dont on est forcé de rougir. L'hostilité qui se déclara tout d'abord s'explique par les rancunes des auteurs critiqués ou dédaignés. En même temps, on prit sur lui une revanche de ce que l'on ne pouvait se permettre ailleurs; on se donna la satisfaction d'une émeute à huis-clos, moins dangereuse que dans la rue. En un mot, ce fut une lâcheté. Ressentant l'outrage sans en être aigrie ni abattue, sa belle intelligence trouva en elle-même de quoi faire honte à ceux qui l'avaient si indignement traitée.

Disons-le à l'honneur du caractère français: s'il a ses moments d'erreur où la passion l'entraîne, il en revient promptement et répare autant qu'il est en lui. Les écrivains, après s'être ligués aux politiques pour insulter leur chef, ont tenu ensuite à lui faire oublier cet affront par d'unanimes témoignages d'admiration et de respect. Les étudiants eux-mêmes, qui avaient profité de l'occasion pour faire du tapage, ont effacé leur tort soit en venant le féliciter de son attitude au Sénat, soit en assistant à ses funérailles. C'est là une amende honorable et très-suffisante. Seule la haine politique n'a pas désarmé; elle réitère et aggrave, envers la mémoire du critiqué, l'injure infligée à sa personne. L'orléanisme, par l'organe de M. Othenin d'Haussonville, revendique hautement la responsabilité de l'exécution et s'en vante:

«L'accueil fait au professeur de poésie latine était une leçon adressée par la jeunesse libérale à l'auteur des Regrets, leçon brutale sans doute et déplacée, mais qui fut d'autant plus vivement sentie par lui qu'elle était mieux méritée

La jeunesse libérale! nous savons ce qu'en vaut l'aune. Elle avait alors pour héraut et porte-parole un talent des plus distingués, une fine plume de polémiste, l'aigle de la bande dont le jeune M. d'Haussonville est aujourd'hui le plus bel ornement. Au plus fort de la guerre d'épigrammes que ce secrétaire des anciens partis dirigeait contre l'Empire, Sainte-Beuve, dans un article bienveillant, lui adressa quelques avis pleins de modération et de sagesse: «Pourquoi tant se courroucer contre un gouvernement que la France tolère, bien qu'elle ne l'ait pas choisi? Eh non! tout n'est pas parfait sans doute; acceptons, sauf à corriger, à améliorer.» L'aiglon répondit avec arrogance, lui si poli d'ordinaire, qu'il ne pactisait pas avec le despotisme. Il avait ses principes, l'amour sacré, désintéressé, de la liberté, de la dignité humaine. En vain lui insinuait-on que l'homme n'a jamais d'autres principes que les intérêts de sa fortune ou de son esprit. Il ne voulait rien entendre et se proclamait inconciliable. Qu'arriva-t-il cependant? Du premier jour où ce gouvernement tant détesté fit mine d'entrebâiller la porte des emplois aux orléanistes, le fier polémiste s'y précipita tête baissée et fut suivi de la fleur du libéralisme.