Moi qui rêvais la vie en une verte enceinte,
Des loisirs de pasteur, et, sous les bois sacrés,
Des vers heureux de naître et longtemps murmurés;
Moi dont les chastes nuits, avant la lampe éteinte,
Ourdiraient les tissus où l'âme serait peinte,
Ou dont les jeux errants, par la lune éclairés,
S'en iraient faire un charme avec les fleurs des prés[30],
Moi dont le coeur surtout garde une image sainte!
Au tracas des journaux perdu, matin et soir,
Je suis à ce métier comme un juif au comptoir,
Mais comme un juif du moins qui garde en la demeure,
Dans l'arrière-boutique où ne vient nul chaland,
Sa Rebecca divine, un ange consolant,
Dont il rentre baiser le front dix fois par heure.
Peut-être eût-il consenti, malgré ses répugnances, à passer par-devant M. le maire, si la dame, qui se savait originaire d'un bourg de Picardie, n'avait craint les révélations de son acte de naissance. Elle ne s'empara pas moins en souveraine de la maison, démarquant le linge et l'argenterie, qu'elle fit graver à son chiffre, tenant le critique en charte privée et s'efforçant d'éloigner par ses rebuffades les anciens amis et serviteurs. Dans la solitude et le vide ainsi faits autour de lui, elle espérait établir à tout jamais son empire et ajouter la durée à sa fortune. Ce fut malheureusement ce qui lui manqua. La mort, interrompant une félicité si parfaite, vint l'enlever à son ambition. Elle succomba à une affection de poitrine, augmentée, paraît-il, par la frénésie de la passion amoureuse.
Au cours de la maladie, un vieux paysan se présenta pour la voir, disant qu'il était son père. Dans un premier mouvement de pudeur, elle refusa de le reconnaître et ne céda qu'aux instances de son amant, curieux d'apprendre à quelles gens elle appartenait. La source était pure, mais bien humble.
Thomas Devaquez raconta, sans se faire prier, qu'il était batteur en grange au village de Montauban, près Péronne, et père de nombreux enfants. Il n'avait pas eu toujours du pain à leur donner. Maintes fois, le soir, après un trop frugal repas, sa famille, afin d'épargner combustible et luminaire, se rendait à la ferme voisine, où la marmaille puisait un supplément de souper dans la marmite aux pommes de terre. Enfin, vaille que vaille, les garçons, en grandissant, avaient appris à gagner leur vie. Mais que deviendrait la fille? Thomas, ennuyé de la voir monter en graine, l'avait expédiée sur Paris, où l'on disait que, avec de la conduite, elle ne manquerait de rien. Dieu merci! elle avait rencontré un bon monsieur. Était-ce une raison de renier ses parents? Sainte-Beuve apaisa le vieillard par quelques présents et promit de lui venir en aide. C'est bien ainsi que l'entendait Thomas.
Sitôt que sa fille eut fermé les yeux, il accourut, réclamant sa part de succession, les tapis, les meubles, que sais-je? sous prétexte qu'elle avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant; il menaça celui-ci d'un procès et, profitant de son inexpérience en affaires, parvint à lui extorquer 12,000 francs.
De retour au pays, en bon père de famille, il fit deux parts de la somme, distribua l'une à ses gars et plaça l'autre en viager, ce qui lui permit de boire tous les matins son petit verre, en bénissant la Providence d'avoir si généreusement récompensé la vertu de son enfant.
En fait d'héritage, la défunte n'avait laissé à son maître qu'une grande diablesse de cuisinière, nommée Adèle, à qui il dut de fâcheux désagréments. À cette époque, l'omnibus qui passait dans la rue Montparnasse avait contracté une singulière habitude. À mesure qu'ils entraient dans la rue, les chevaux ralentissaient le pas et, arrivés devant le numéro 11, s'arrêtaient court. Aussitôt le conducteur s'approchait de la fenêtre du rez-de-chaussée, où une main amie lui tendait un verre de vin, qu'il lampait lestement. Autant en faisait le cocher, puis l'omnibus reprenait sa marche au grand étonnement des voyageurs: c'était Adèle qui régalait ainsi ses amoureux aux frais du patron.