Dans ces aventures au hasard de la rencontre, il entendait parfois des mots qui l'amusaient par leur imprévu, des réparties dictées par un goût naturel qui n'emprunte rien à la banalité de l'école ni aux tartines des journaux. Rentré chez lui, il notait soigneusement ces réflexions incultes et nous en pouvons cueillir quelqu'une dans ses cahiers:
«J'aime le naïf dans les jugements. Je remarque comme les jeunes filles du peuple sentent souvent bien la poésie. La petite Bohème, qui ne sait pas lire, juge à merveille des vers de Chénier, de Lamartine, de Mme Valmore; elle s'écrie aux plus beaux, aux plus passionnés surtout et aux plus tendres. Et quant à Victor Hugo, elle sait très-bien en dire: «Il a de beaux vers, mais je l'aime bien moins que Lamartine. Il a comme cela trop de fantaisies à tout moment, trop de fierté.» C'est ainsi qu'elle appelle son fastueux et son pomposo.—Elle dit encore de lui: «Il se donne trop de gants.»
On ne faisait pas toujours à ses questions des réponses aussi spirituelles. Un soir, ayant pris avec lui une fille assez novice, il la mena souper chez Magny. Quand ils furent convenablement installés dans un cabinet: «Ma chère enfant, dit le critique, je veux combler tous vos souhaits. Demandez ce que vous avez rêvé de plus fin, de plus cher, de plus exquis, je ne regarde pas à la dépense.» La fillette réfléchit longuement, passa la langue sur ses lèvres et s'exclama: «Je mangerais bien du gras-double.»
Que notre pruderie n'aille pas s'effaroucher outre mesure des délassements que le grave penseur accordait à ses heures de loisir. Socrate nous semblerait trop rébarbatif s'il ne s'était de temps à autre déridé auprès d'Aspasie. Sainte-Beuve a d'ailleurs confessé lui-même son vice avec un abandon, une sincérité, une bonhomie qui doivent, si je ne me trompe, lui valoir le pardon même des plus austères: lisez cet examen de conscience si aimable, et vous inclinerez volontiers à l'indulgence:
«Que faites-vous, mon ami? Vous êtes mûr, vous êtes savant, vous êtes sage, et peu s'en faut que vous ne paraissiez respectable à tous. Et voilà que la beauté vous reprend et vous tente. Vous y revenez. La jeune Clady trouve grâce à vos yeux par son sourire; vous avez pour elle de tendres complaisances, et on l'a vue, me dit-on, à votre bras un soir, et le matin dans la voiture où vous la promeniez.—Je le sais, mon ami, je me sens bien vieux déjà, on me dit savant plus que je ne le suis, et je voudrais être sage; mais ne le suis-je pas du moins un peu en ceci? Clady est belle; elle est jeune; elle me sourit. Je la regarde; je ne fais guère que la regarder, mais j'y prends plaisir, je l'avoue; j'aime à la voir près de moi, à la promener un jour de soleil, et, en la voyant là riante, qu'est-ce autre chose? Il me semble qu'un moment encore je fais asseoir ma jeunesse à mes côtés.»
Anacréon aurait-il mieux dit? Que voulez-vous? Le sceptique se lasse à la fin de chercher toujours à vide, l'ennuyé se distrait, le désespéré se console. La nature, en ce qu'elle a de vivace et de vigoureux, l'emporte. C'est la loi. Mais qu'il faut avoir par devers soi de grandes qualités pour avouer si ingénûment ses faiblesses!
XIII
JENNY DELVAL.—AMITIÉ DES PRINCESSES BONAPARTE.
À cueillir ainsi des roses à la volée, on risque de se piquer les doigts. Vous avez beau dire: «Je possède Laïs et Laïs ne me possède pas,» arrive toujours un moment où quelqu'une de ces fillettes, plus rouée que les autres, plante sur vous le grappin, fixe vos inconstances et convertit le Don Juan volage en Arnolphe amoureux. Alors commence une lutte dont les incidents sont faciles à prévoir: d'un côté, l'homme dont le coeur est resté jeune malgré les années, oubliant ses rides et son âge, espère, à force de soins, de présents, d'affection, attacher à sa personne et mitonner pour lui seul celle qu'il prend pour une Agnès et à qui il se flatte de consacrer les derniers restes d'un feu qui s'en va; de l'autre, une drôlesse, avec les instincts pervers d'une corruption précoce, qui se joue de cette tendresse sénile, met tout ce qu'elle a de ruses à l'enlacer, la caresse et l'empaume afin de lui faire rendre de quoi fournir à d'autres appétits, et, lassée enfin de ce jeu décevant, abandonne le vieillard pour suivre un amant plus jeune et moins fortuné.
C'est ce qui arriva à Sainte-Beuve avec une fille appelée Jenny Delval. Elle n'avait de l'ouvrière que le nom et ne se contentait pas de peu. Grande, bien prise dans sa taille ronde, les chairs blanches et fermes, la bouche d'un incarnat que les dents n'avaient nul besoin de raviver, les yeux d'un azur mobile où la passion amenait parfois de sombres reflets, surtout une magnifique forêt de cheveux d'un blond doré qui la couvraient jusqu'à la chute des reins, telle enfin que les peintres représentent Ève, mais une Ève après le péché, par exemple. Rien ne lui manquait de ce qui charmait le tendre Racine chez les jeunes filles d'Uzès: